PLUS d ' HISTOIRES

 Cette rubrique a pour objet de raconter des histoires ou  anecdotes de L'Algérie ou du canton de L'Arba. Toutes les personnes, de l'Amicale, voulant participer à cette oeuvre de mémoire, peuvent adresser leur document à Webmaster@amicale-arbeens.com. Nous les publierons en fonction de leur intérêt historique, anecdotique ou sentimental .....

L'Amicale des Arbéens

SOMMAIRE

Le soleil, la mer & le feu

Histoire d'un match de foot mémorable

Mémoires de l’Abbé Roudil

Première partie

Deuxième Partie

Troisième Partie

Quatrième Partie

 

La Prise d' Alger ... 5 Juillet 1830

 

HISTOIRE D' UN MARAIS ALGERIEN

Partie 1.

Partie 2.

Partie 3.

L ' Oeuvre médicale de la France

Histoire des Villes de la Mitidja :

MAISON-CARREE (1ère Partie)

Le développement de la ville.

Histoire des Trappistes en Algérie

Les Emigrants des Iles Baléares

Les Lettres de l Abbé SUCHET

Extrait de la lettre du 22 avril 1839

Extrait de la lettre du 18 MAI 1839

Extrait de la lettre du 4 septembre 1839

Extrait de la lettre du 23 septembre 1839

Extrait de la lettre du 22 juillet 1840

RIVET : Distribution des concessions

Hommage au Père Charles de Foucauld

Le seisme d Orléansville

 

 

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Histoire d'un match de foot mémorable

 entre Staouéli et L'Arba

 

  Nous avons retrouvé cette histoire véridique écrite par un habitant de Staouéli. Certains d'entre nous, fils/filles de footballeurs du FCA, ont entendu cette histoire racontée dans leur famille. Alors pour la mémoire et le plaisir, je vous publie cette histoire qui restera une anecdote mémorable des souvenirs de l'Arba.

Jean REY

 

La vaillante équipe du FCA. (1930)

 

 X,X, Emile Pello,Louis Rey, Nano Ferrari,Taliana, André Lapalud, X, Auguste Rey, X, Pierre Ferrari, Georges Paris, X.

 

 

 Note: L'ailier dont parle le narrateur de l'histoire serait ,selon nos sources, Mimile Pello.

 

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Mémoires de l’Abbé Roudil 

  L’Abbé Roudil est le grand-oncle de Mme Colette Best-Sounes, mère d’Adrien Best. Ce document est publié avec l'aimable autorisation d'Adrien Best.

Abbé Roudil

 

Lettre adressée à l'Abbé Roudil - Juillet 1859 (Timbre effigie de Napoléon III)

 

Invitation à dîner chez le Général Bugeaud - 1/11/1842

 

Lettre du Général Bugeaud acceptant la participation de l'Abbé Roudil à l'expédition . 19/11/1842

 

Première partie

 Trois fois déjà, depuis 1830, époque de ma promotion au sacerdoce, j’avais sollicité l’honneur d’aller annoncer l’Evangile aux disciples de Confucius et de Mahomet, aux sauvages enfants des grandes savanes de l’Amérique. Toutefois ces vœux ardents avaient été contrariés par des volontés supérieures et par des affections trop tendres ; Grégoire XVI, de sainte mémoire avait parlé du haut de sa chaire apostolique. Il avait dit les vertus de l’élu du Seigneur. Sans consulter personne, ne suivant que l’impulsion de mon âme, j’écrivis des premiers à l’Apôtre d’Afrique, une lettre que les journaux de l’époque ont citée et qui trouva un écho immense dans le cœur du zélé Pontife. Mes services furent agréés avec reconnaissance. Je ne dus m’occuper dès lors que de lever les obstacles que mes supérieurs pouvaient apporter à mon départ.

 Je ne dirai pas ici les mille moyens que je fus obligé d’employer pour obtenir de mon évêque, la permission d’accompagner Mgr Dupuch. Sans le concours du Pontife illustre (Mgr Sibour) qui vient de tomber misérablement sous le couteau d’un vil scélérat, jamais Mgr de Nîmes n’aurait consenti a laissé partir pour l’Afrique, le jeune vicaire de St Paul. Oui, c’est à Mgr Sibour Chanoine de l’Eglise cathédrale de Nîmes, que je dus la permission d’accompagner Mgr Dupuch en Algérie. Sans lui, sans sa puissante intervention, jamais Mgr Cart n’aurait voulu se rendre à mes prières et mes larmes. Le clergé et la population catholique étaient trop contraires à mon départ. Saint Pontife, qui êtes tombé à Saint Etienne du Mont, martyr de la vérité comme votre illustre prédécesseur était tombé, aux barricades, martyr de la charité, lorsque vous me donniez le baiser d’Adieu, vous étiez loin de penser, qu’un jour, ma carrière sacerdotale serait brisée et mon front flétri en quelque sorte du même stigmate que le front de votre lâche bourreau. Nouvel Onias debout devant le trône de l’agneau, priez pour moi, maintenant que gronde l’orage afin que ma foi ne défaille point et que mon courage reste toujours le même.

 Après une halte, seulement de quelques jours à Nimes, Mgr Dupuch et ses compagnons, au nombre desquels désormais j’aurai l’honneur de compter, prirent la route de Marseille. Les vicaires généraux, les chanoines, plusieurs curés de la ville, un grand nombre d’ecclésiastiques et de simples fidèles, voulurent suivre, jusqu’au lieu de départ, le Saint Apôtre d’Afrique. Je me rappellerai toujours la dernière bénédiction du Pontife de Nîmes et les douces paroles du prêtre savant et pieux qui devait plus tard monter sur le siége de Saint Denis et rougir de son sang sacré les marches de l’Autel. Mr l’Abbé Pelletan, que Dieu semble avoir conservé, malgré ses nombreuses et poignantes tribulations pour redire les choses des anciens jours, peut rendre témoignage de la vérité de ces faits.

 A quelques lieues de Tarascon, la voiture se brise. « Voila un commencement de vie apostolique » dit en riant Mgr Dupuch. Nous fûmes obligés de faire le reste de la route à pied jusqu’à Aix sous une pluie battante et un mistral furieux. Nous arrivâmes le soir bien avant la nuit à Marseille. Mgr Mazenod, qui nous attendait depuis longtemps, nous accueillit avec la plus touchante cordialité. Ses désirs étaient remplis, il avait sollicité un nouveau Pontife à la nouvelle Eglise d’Afrique, cette jeune sœur de la sienne, et il voyait devant lui le successeur de Saint Augustin. Peut-être aussi, que déjà, il nourrissait dans sa grande âme, le dessin d’envoyer ses enfants, les oblats de Marie, travailler à cette portion de la vigne du Seigneur, laissée en friche depuis des siècles et dans laquelle le sanglier de la montagne avait causé de si affreux ravages. Ils y viendront, en effet, vos enfants, ô très doux Père, ils y viendront dresser leurs tentes dans la ville des orangers, mais bientôt forcés de s’exiler, ils iront chercher au loin sur des terres plus hospitalières la faveur de faire le bien.

 Nous quittâmes la ville des Phocéens, pour aller nous embarquer à Toulon, sur le "Tartare" superbe vapeur, que le gouvernement du Roi, avait mis à la disposition de Mgr Dupuch. Là encore, nous reçûmes un accueil plein de bienveillance, de la part de Mr l’Abbé Cordouan, chanoine et curé de la principale église, que de cruels chagrins, fruit d’une basse jalousie, ont conduit prématurément au tombeau. Quelle affreuse passion que l’envie ! Pourquoi faut-il qu’elle exerce ses ravages dans les sanctuaires ?

 Enfin, nous sommes à Rome, je ne dirai pas le pieux enthousiasme du saint évêque d’Alger, aux marches des apôtres, aux catacombes, au Colisée. C’était comme du délire, de la folie, « Nos sulti propter christum ». Tout ce qu’il y avait de grands et de puissants dans la ville éternelle, princes, cardinaux et le pape lui-même, entourèrent des égards les plus affectueux, et des attentions les plus respectueuses, l’illustre pèlerin. Son séjour à Rome fut un véritable triomphe, et personne n’écrivit après son départ, comme on l’a fait d’un autre : « il s’en est allé content de tous  et laissant tout le monde mécontent de lui ». L’orgueil n’est jamais aimé ni estimé : «  qui se exultat, humiliabitur ».

 Il y avait un mois que nous étions dans la ville des pontifes, lorsque l’ange d’Afrique, apparut à Mgr Dupuch, comme autrefois celui de Macédoine à Saul de Tarse, le pressant de passer au plus tôt en Algérie. Après avoir prié une dernière fois au tombeau des saints apôtres, après avoir reçu du successeur de Pierre, une dernière bénédiction, après avoir immolé une dernière fois sur l’autel de Latran la grande victime du calvaire, nous partîmes le jour même de la fête de Saint Jean, le disciple que Jésus aima : « Quem diligébat Deus ».

 Mais comme nous sortions des portes de Rome, voilà que le maître d’hôtel qui nous avait précédé, présenta à sa Grandeur, la note des dépenses, qu’on avait oublié d’acquitter. Heureusement que parmi les voyageurs ne se trouvaient pas certains membres de l’église d’Afrique, pour accuser le saint prélat d’escroquerie et en faire une arme mortelle contre le curé de Saint Augustin.

 Le 31 décembre 1838, de grand matin, à Alger, la guerrière nous apparut comme un vaste amphithéâtre recouvert d’un blanc manteau comme d’un habit de fête. Le ciel était sombre, d’épais nuages se balançaient au firmament, fuyaient vers la mer, chassés par le vent d’Ouest. On aurait dit un monstre, le canon gronda. Les vaisseaux pavoisèrent et du haut de leurs vergues, les matelots étonnés et ravis, poussèrent le Hourra de bienvenue. Mr de Sales, chef d’escadron d’état major, gendre du Maréchal Vallée, gouverneur général de l’Algérie, vint saluer le prélat au nom de son beau-père. Nous débarquâmes vers 9 heures et précédé des Chaouchs qui écartaient la foule compacte et curieuse qui se pressait partout sur nos pas. Nous nous dirigeâmes  vers l’église cathédrale, pour y chanter l’hymne d’action de grâces, échappée jadis aux cœurs reconnaissants d’Ambroise et d’Augustin.

 Nous étions à peine installés à l’Evêché, lorsqu’on vint précipitamment chercher un prêtre pour donner le baptême à un enfant qui se mourait. J’étais le plus jeune, j’y courus. C’était un commencement de ministère. Qui m’aurait dit qu’à 19 ans de là, l’administration des sacrements me serait interdite sur cette même terre que j’étais venu, et de si loin, convertir au christianisme ! Volonté de Dieu, quelque fois terrible, mais toujours adorable, soyez à jamais bénis.

 Cependant des ecclésiastiques de tous les diocèses de France et même de divers états de l’Europe, accoururent à Alger. Les uns appelés par Mgr Dupuch, les autres poussés par l’ambition. Chacun avait sa brigue, chacun son puissant suffrage. L’un voulait être chanoine, l’autre prétendait au titre de vicaire général, il y en avait même qui aspiraient à l’épiscopat. La nouvelle église ressembla bientôt à la tour de Babel. Un pareil spectacle jeta dans mon âme un découragement. Je fus dégoûté des scènes honteuses qui se déroulaient sans cesse et même dans le palais épiscopal sous les yeux du pontife. Je commençais alors à me repentir d’avoir quitté mon diocèse ainsi que me l’avait prédit le saint évêque de Nîmes. Après avoir exercé pendant un mois les fonctions d’aumônier des prisons et du Dey, je demandais avec instance à Mgr Dupuch d’être envoyé à Boufarik ou dans tout autre localité qu’il jugerait convenable.

 1839.

 Le second jour de Février, fête de la purification de la sainte vierge, je partis de grand matin par un temps affreux. Toutes les cimes de l’Atlas étaient couvertes de neige, le vent soufflait avec une telle violence, la pluie, la grêle avaient tellement défoncé les chemins, que nous fûmes obligés de nous arrêter à Douéra.   

 J’étais seul dans la voiture, le froid m’avait tellement saisi, que ne pouvant faire usage de mes membres, un sapeur qui se trouvait là par hasard, vint me prendre et me porta dans une cantine, située sur la grande route en face de l’église actuelle. Le temps se calma un peu et nous pûmes arriver à Boufarik ce jour là à 4 heures. Mr Lemaistre, ancien capitaine au long cours, homme excellent, était maire. Il m’accueillit avec le plus grand empressement. On aurait cru que nous étions de vielles connaissances. Chose étonnante, tous ces hommes, qui ont bravé les tempêtes de l’océan comme celles des champs de batailles, portent dans leurs poitrines des cœurs d’or. Madame Lemaistre que la fièvre dévorait depuis son arrivée en Afrique, fut surtout heureuse de voir un prêtre. Pendant huit jours je partageais leur pain et leur feu. Ce laps de temps écoulé, je dus m’installer à une des extrémités de la ville, dans une maison toute délabrée, exposée aux attaques des maraudeurs de tous les pays et de toutes les religions.  Il arrivait souvent qu’au milieu de la nuit, j’étais obligé de transporter mon lit d’un lieu dans un autre pour m’abriter contre les eaux pluviales qui tombaient par torrents. D’autres fois, je me levais en sursaut pour ouvrir à une patrouille, que le commandant de la place Lavadière envoyait pour me protéger. Presque toutes les nuits nous étions réveillés par des coups de fusils, mêlés de cris "à l’assassin, à l’assassin...". C’étaient des colons attardés dans les champs ou sur les routes, des familles entières égorgées par les Hadjoutes furieux. Je n’avais pour me défendre contre ces incursions nocturnes qu’une porte fragile et mal jointe, que je fermais au moyen d’une perche que je plaçais en travers et que j’attachais à ma ceinture. Chaque soir auprès du mauvais grabat sur lequel je couchais et que Mme Vve Devana depuis que Me Billiet propriétaire des bains français, avait eu la charité de me prêter, je posais un gros livre « Concordancia Bibliorum », en vue de protéger ma tête contre le plomb meurtri de l’arabe des montagnes et avoir au moins quelques minutes pour recommander mon âme à Dieu.

 Je n’ai jamais révélé à personne toutes les souffrances que j’endurais pendant mon séjour à Boufarik. J’y étais heureux néanmoins et très volontiers, j’aurais consenti à y fixer ma demeure. Elevé très durement dès mes premières années, je n’ai jamais craint les fatigues et les privations. Les périls, j’aime à les braver. L’armée le sait. Ce que je redoute, ce qui m’irrite, m’exaspère, c’est l’envie, cette ignoble passion qui a bouleversé le ciel et la terre et qui se plait, hélàs, à habiter de préférences sous la robe du prêtre que celle des pontifes.  

 Comme le vieux Jacob, Mgr Dupuch, inquiet de ne recevoir aucune nouvelle, de son plus jeune enfant qui paissait son troupeau en de lointains pâturages, envoya l’abbé Dagret pour s’informer si les choses allaient bien. La position parut désagréable à ce cher et bien-aimé frère et sur son rapport, sa Grandeur me rappela immédiatement à Alger, me nomma son aumônier particulier, aumônier du lycée et en même temps aumônier de la Chapelle de Sainte Croix de la Casbah, que je fus chargé de créer.

 Quelques années après Mgr Dupuch partit pour Constantine y installer un curé et des sœurs de l’Apparition de St Joseph. Je me mis à l’œuvre avec une très grande ardeur. Le Maréchal Vallée avait accordé pour les besoins du culte, dans les hauts quartiers de la ville, une mosquée, servant de caserne aux zouaves. Elle était dans un effroyable état de dégradation, mais grâce au bon concours de Mr le Comte Guyot, directeur de l’intérieur, et de Mr Guiauchain, architecte général de l’Algérie, son appropriation fut prompte et élégante et le 3 Mai 1839, fête de l’invention de la Sainte Croix, Mgr Dupuch, assisté de Mr l’Abbé Pelletan, vicaire général du diocèse et du nouvel aumônier, put en faire l’inauguration et y célébrer les sacrés mystères, au milieu d’une nombreuse et brillante réunion d’officiers et de dames d’officiers. Je ne sais mais il me semble qu’en ces premiers jours de la conquête, la foi, était plus ardente et la piété plus vive. Est-ce parce que le pontife qui présidait à la nouvelle église, possédait au suprême degré ces deux aimables vertus ? Car ordinairement les enfants ressemblent à leur père comme les soldats à leurs chefs.

Cependant, malgré les marques de la plus tendre bienveillance, malgré  les plus délicates attentions de l’Evêque d’Alger, la plaie faite à mon cœur par tant et de si mauvaises passions ne se cicatrisait pas. Elle restait toujours saignante. Elle s’envenimait même par de nouveaux froissements, Je demandais donc à Mgr Dupuch et je l’obtins, d’aller passer un mois en France. Le Saint Prélat me donna pour l’Evêque de Nîmes une lettre qui est un chef d’œuvre de tendresse paternelle. J’en ai conservé une copie.

 Mon intention la plus formelle était de revenir. J’avais fait la promesse solennelle au Saint Pontife et pour gage je laissais dans la maison, qui est occupée aujourd’hui, par messieurs les chanoines, mes effets renfermés dans deux malles.  Mais à peine le vapeur avait-il levé l’ancre, que certains confrères qui attendaient mon départ, avec la plus vive impatience, la main encore chaude du dernier adieu, enfoncent la malle qui contenait mes livres, partagent ceux qui leur conviennent et vendent les autres. Une lettre de Mr l’Abbé Suchet que je possède confirme ce fait. Ma malle de linge ils la cachent soigneusement. Ensuite, fiers de ce triomphe d’enfer comme les fils de Jacob, après avoir vendu le "songeur", ils s’en vont dire au Saint Prélat que je suis parti pour toujours, ayant emporté tout ce qui m’appartenait jusqu’à un fil. Mgr Dupuch, qui ne soupçonnait dans cette affreuse révélation pas plus d’intrigue que n’en avait soupçonné le vieil Israël lorsqu’on lui montra la robe sanglante de son fils aimé, se croyant trompé, m’écrivit une lettre très désagréable. Du conseil de Mgr Cart et de Mr l’abbé Dalzon, vicaire général du diocèse, mon ami, je me fixais provisoirement dans mon diocèse, attendant du temps une éclatante justification. Elle vînt bientôt.

 Dieu qui ne donne jamais un triomphe durable au vice, permit que la ruse de ces faux frères fût découverte. Mr Abadie, Major des Zouaves, au cœur noble et loyal comme sont tous les vrais militaires, avec lequel j’avais lié pendant mon séjour à Alger des relations intimes, soupçonnant qu’il devait y avoir là-dessous quelque horrible secret, voulut en avoir raison. Rien ne résiste à l’intelligente investigation des zouaves, pas plus que leur bouillante bravoure.  Il chercha et finit par découvrir au troisième étage, dans un réduit obscur, la précieuse malle qui contenait dans ses flancs tout mon linge. Ulysse sortant des profondes cavités du cheval de Troie ne devait pas être plus funeste aux soldats de Priam. Plus heureux, mille fois de cette découverte, que d’une bataille gagnée, Mr Abadie s’en va triomphalement trouver sa Grandeur étonnée et ravie et lui annonce le succès de ses investigations. Quelle confusion pour les jaloux d’être ainsi convaincus de mensonges, car ils étaient là présents, cette scène se passant dans la salle à manger, après le repas du matin.  Le major des zouaves était indigné et dans son indignation il se servit de termes fort énergiques. Il osa même prédire à un des coupables, une fin mauvaise. Il faut le dire ici à la gloire du saint évêque, si son âme candide s’ouvrait facilement aux mensonges des méchants, l’erreur connue, il en revenait aussitôt, et s’efforçait par ses mille moyens dont il disposait si admirablement de faire oublier le chagrin qu’il avait causé.

 Mon retour ne se fît pas longtemps attendre. Jamais Roi après un long exil n’apporta plus d’empressement à venir reprendre le gouvernement de ses états. L’Afrique, pour moi, c’était plus qu’un royaume, un champ de bataille et malgré de funestes pressentiments, malgré les prédictions encore plus funestes tombées de la bouche d’un voyant d’Israël au moment du départ, il me semblait toujours que c’était là que Dieu m’appelait, car pour un prêtre, les humiliations sont un champ d’honneur.

 En quittant le vapeur je me rendis à l’évêché. La mer avait été affreuse, l’accueil fût parfait. Mgr Dupuch à l’occasion de mon retour ne tua pas le veau gras comme le père du prodigue, seulement il gratifia ses hôtes d’une douzaine d’oranges venues de Blidah. Il voulut que ce fût moi qui les porta à table. Sans scruter les sentiments ni les pensées de mes commensaux, je dois dire que pas un seul ne bouda contre les pommes d’or.  Oh ! qu’on reconnaît bien le cœur d’un père à toutes ses marques d’attention.

 Tous les postes dans Alger étant occupés, le bon père me nomma curé de Sainte Marie de Mustapha. Mustapha était alors pour Mgr Dupuch, ce que Saint-Eugène est devenu pour un autre, le centre de ses plus douces affections. L’homme cherche ce qu’il aime et sa nature se montre partout même involontairement. Mustapha est le séjour des fleurs, Saint-Eugène celui des tempêtes. Mgr Dupuch a toute la mansuétude de Jésus, son successeur c’est Moïse lançant la foudre du haut du Sinaï en feu. Il y a entre ces deux pontifes la différence d’un juif et d’un chrétien.

 Mgr Dupuch avait à Mustapha son petit séminaire, son orphelinat de petites filles, la maison du Sacré Cœur. Comme le pieux fils d’Anchise, il avait voulu rappeler partout, dans sa délicieuse maison de campagne, consulat du Danemark, l’image chérie de la patrie. Là c’étaient des fontaines jaillissantes, de grandes et belles allées bordées de fleurs. Ici des précipices affreux comme sur les rives de la Teste. Ailleurs c’était une jolie chapelle semblable à Notre-Dame de Verdelais à laquelle le Saint Prélat avait dérobé avec son modeste pasteur une prière sacrée comme d’alliance à sa jeune sœur d’Alger. Il avait même voulu qu’à un endroit solitaire à l’ombre d’un vieux palmier, sous les yeux même de la Mère du Christ, reposassent ses cendres vénérées. Saint et illustre pontife vous ne saviez pas alors qu’après un long et douloureux exil, la mort qui pourtant est si puissante, ne romprait point votre ban et que vous qui avez ramené les reliques précieuses de tant de martyrs et de confesseurs, vous ne trouveriez pas dans toute l’Algérie, un pauvre petit coin bien obscur, pour y attendre le réveil de l’éternité. Vous ne saviez pas que les restes sacrés du premier évêque de la nouvelle église d’Afrique, du successeur de Saint Augustin, du libérateur des captifs, serait privé des honneurs rendu à un arabe inconnu, trouvé par hasard après des siècles sous un monceau de ruines. Dormez en paix dans votre tombe Ô doux père des pauvres, dormez à côté des Daviaux, et des Chevreuse, vos illustres aïeuls. Leurs cendres ne sont-elles pas parfumées du doux arôme de vos vertus et le ciel de Bordeaux n’est-il aussi près de la terre ? Si votre retour sur cette terre que vous avez arrosé de vos larmes et de votre sueur, pour laquelle vous avez tant prié et où vous avez laissé de si précieux souvenirs doit consoler votre âme, Dieu vous y fera revenir. Un peu plus tôt ou un peu plus tard, que sont-ce les années à celui qui est rentré dans l’éternité ?

 Il n’y avait à Mustapha ni église, ni presbytère, ni école. Mr Lieutaud, qu’on est toujours sûr de rencontrer là où il y a une fête religieuse ou nationale à organiser, une bonne œuvre à exercer, mit à ma disposition la voûte d’une grande noria qui ne ressemblait pas mal aux catacombes de la vieille Rome. Quelques fenêtres y furent pratiquées pour donner du jour et de l’air. On y établit divers compartiments pour remédier aux accidents de terrain. Le génie militaire me céda deux beaux bassins, en marbre blanc, cannelés, dont l’un fut affecté aux fonts baptismaux, et l’autre à l’eau bénite. Un sanctuaire fermé par une balustrade en bois peint avec un joli autel au milieu, se dressa au sommet de l’amphithéâtre. La pauvreté de la nouvelle église, son étrangeté au milieu de cette nature luxuriante de Mustapha, parmi ces mille splendides villas, avaient bien leurs charmes. J’obtins de Mr Le Comte Guyot, directeur de l'Intérieur, pour presbytère et école, une maison de campagne avec jardin. Pendant toute la durée des travaux d’appropriation de l’église et du presbytère je continuais à habiter l’évêché. Chaque Dimanche, dès le grand matin, je partais pour Mustapha, emportant avec moi, les ornements nécessaires à la célébration des sacrés mystères. Le Major de la légion étrangère, Madan, me donnait à déjeuner. Le soir après les Vêpres et le catéchisme, je retournais à Alger toujours avec mon fardeau. Ce n’était pas seulement le dimanche que j’allais à Mustapha, j’y allais tous les jours au moins une fois pour l’exercice du saint ministère ou pour la direction ou la surveillance des travaux. Ces courses continuèrent ainsi pendant deux mois consécutifs tantôt sous une pluie diluvienne tantôt sous un soleil des tropiques.

 Pour faire connaître la touchante charité de certains ecclésiastiques de la nouvelle église d’Afrique et de leur amour de la vérité, qu’il me soit permis de raconter une petite anecdote. Mgr Dupuch, dont la bienveillance à mon endroit ne faisait que s’accroître de jour en jour, avait ordonné à son secrétaire de faire livrer une chasuble, fond azur, de forme délicieuse, pour la fête de l’Annonciation. Le bleu est la couleur de la reine des anges, le saint prélat, qui avait voulu me ménager une agréable surprise et en même temps faire plaisir à mes nouveaux paroissiens, n’eût rien de plus empressé, à mon retour, de me demander l’effet qu’avait produit mon nouvel ornement. « Mais Monseigneur, on ne m’a pas donné d’ornement. « Attendez » me dit-il avec une indignation marquée, et sonnant son valet de chambre, il ordonna de faire monter l’Abbé Q…. « Avez-vous remis l’ornement à Mr Roudil ? » « Non Monseigneur ». «  Alors, il ne l’a pas dégradé ? , Allez vous êtes un menteur. ». Cet ecclésiastique, aussitôt mon arrivée, avait eu soin d’aller annoncer à Sa Grandeur. que j’avais rapporté l’ornement dans un état effroyable afin d’indisposer contre moi. On verra plus tard ce même ecclésiastique continuer son œuvre satanique.

 Définitivement fixé à Mustapha, je me livrais tout entier à l’exercice du saint ministère, particulièrement à l’instruction des enfants et à la visite des malades, j’avais encore, Kouba, Hussein-Dey, Birmandreis, Birkadem, Tixerain, El-Biar. J’avais de plus, l’orphelinat des petites filles que dirigeaient les pieuses sœurs de l’apparition de Saint Joseph ; un Hôpital militaire qui à certaines époques a contenu jusqu’à 1200 malades. Sept à huit cents camps de cavalerie et d’infanterie, et enfin un nombre considérable de fermes répandues çà et là dans la plaine de la Mitidja. J’étais presque toujours en course. Deux fois le jour je visitais mes pauvres soldats malades. Un jour et l’autre non, j’allais à Kouba faire le catéchisme. Tous les dimanches j’y allais dire la messe emportant avec moi les ornements nécessaires. Quelques fois, le brave colonel De Tartas, touché de pitié, mettait à ma disposition un des chevaux de son écurie.

 Enfin, grâce à Dieu, grâce aux bonnes sœurs de l’apparition de Saint Joseph, qui instruisaient mes petites filles, grâce aux frères du Mans, si modestes et si pieux, qui instruisaient mes petits garçons, grâce aussi à Mr Jar, instituteur communal à Kouba, dont le concours ne me fît jamais défaut, je pus dès les premiers jours de juin, présenter à Mgr Dupuch, une soixantaine d’enfants pour la première communion ou pour la confirmation. Pour donner plus de pompe à cette pieuse cérémonie, j’eus soin de la faire coïncider avec la bénédiction d’une belle cloche que le gouvernement du Roi avait envoyée. De sorte que je pus dire au saint prélat charmé et enthousiasmé : « Mgr, ce jour est un beau jour, c’est le plus beau jour des jours. Un baptême est une fête, une confirmation est une fête, c’est donc une triple fête dans une même fête. Soyez béni Ô vous qui venez au nom de Dieu, répandre sur tous, les bénédictions célestes ».

 Mr Louis Vieullot, le rédacteur en chef de "l’Univers", qui assistait à cette touchante cérémonie, en fût tellement touché, qu’il daigna adresser des félicitations au curé.

 Le Maréchal Clauzel, cet illustre guerrier, fut parrain de la cloche, la marraine, Mme de Pontont d’Amécourt, épouse de Mr de Pontont d’Amécourt, président du tribunal de première instance d’Alger. On donna à la nouvelle baptisée le nom d’Eugénie Amélie, en souvenir de son parrain et de sa marraine. Oh ! Qu’elle était belle avec sa robe blanche que sa marraine avait brodée. On aurait dit à son air qu’elle était fière de tant d’honorables distinctions. Mais à l’heure du midi, lorsqu’elle entonna son hymne d’amour et de reconnaissance à la Vierge Marie et mêla sa grande voix d’airain à la grande voix de la nature et ses flots d’harmonie aux flots de parfum qui exhalaient de chaque arbuste et de chaque brin d’herbe, il y eut comme un tressaillement universel, toutes les bouches se turent, toutes les oreilles restèrent attentives, les cœurs s’émurent, de douces larmes coulèrent de tous les yeux, on se rappelait la patrie, car il n’y avait rien que la religion pour remuer les âmes.

  Le culte était définitivement établi à Mustapha, l’église aussi élégante que le comportait l’étrangeté du lieu. Les ornements aussi riches que ne permettait la généreuse pauvreté de Mgr Dupuch. Il y avait une école de garçons et une école de filles. Le presbytère avait son modeste ameublement. Ses jardins fournissaient en abondance des fruits et des légumes aux orphelins et aux sœurs de l’apparition de Saint Joseph. Pour ne pas être ingrat, je dois dire, à la gloire de mes paroissiens, tant civils que militaires, qu’ils rivalisaient tous d’une sainte émulation pour la beauté de la maison du Seigneur, aussi bien que pour la pompe des cérémonies. La société Lainé se cotisait pour faire venir de Marseille cent chaises. Le premier chasseur d’Afrique et la légion étrangère fournissaient chaque dimanche, des voix fortes pour chanter la messe et les vêpres. Aux grandes solennités, la musique et la fanfare, venaient exécuter de douces symphonies ou de bruyants concerts. Sans ambition aucune, je coulais des jours heureux au sein de cette religieuse population. Volontiers, j’aurais consenti d’y achever mon ministère.

Deuxième Partie 

Février 1841

 Cependant à l’illustre vainqueur de Constantine, le Maréchal Vallée, venait de succéder dans le gouvernement de l’Algérie, le brave général Bugeaud, qui est devenu plus tard Maréchal de France et Duc d’Isly. Le nouveau gouverneur général comprit dès ses premiers pas aux rivages africains que le seul moyen de vaincre les Arabes et de pacifier le pays, était de porter la guerre aux sommets de leurs montagnes les plus abruptes aussi bien dans leurs plaines les plus brûlantes. Des colonnes expéditionnaires furent aussitôt organisées. Médéah, Milianah, Bogar, Taza, Mascara, Saïda, Tiaret, furent successivement visitées et occupées. Dans ses premiers temps, on restait parfois trois mois dehors sans prendre terre nulle part. Les combats étaient nombreux et meurtriers. L’Emir commandait souvent en personne et sous les yeux d’un pareil chef, les réguliers se montraient dignes de nos spahis et de nos zouaves. A chaque expédition nous perdions beaucoup de monde, autant par les fatigues et les privations de tous genres que par le feu de l’ennemi. Il fallait donc un prêtre pour consoler les derniers moments des enfants de la France. Mgr Dupuch me fit l’honneur de me nommer aumônier. Je lui en conserverai une vive et éternelle reconnaissance. C’est la plus heureuse époque de ma vie. Le corps, il est vrai, a beaucoup à souffrir dans ses courses guerrières, mais l’âme, oh ! qu’elle est libre ! le souffle pur des mauvaises passions ne vint pas la flétrir. Le soldat est franc, loyal et dévoué. Il aime le prêtre qui remplit son devoir, surtout quand il est courageux devant l’ennemi.

 Je n’eus que très peu de temps pour me préparer. Deux jours me suffirent pour une expédition qui devait être longue et pénible. Le jour du départ est venu, le général Bugeaud suivi d’un nombreux et brillant Etat major est sur le vapeur. Huit heures sonnent à l’horloge de la Jénina, l’ancre se lève, nous sommes partis. A peine avions nous tourné le Môle que je me présente à l’illustre guerrier, pour lui offrir mes hommages et prendre ses ordres. Je le priais en même temps, de m’indiquer les moyens de transport qu’il lui plaisait de mettre à ma disposition. Le gouverneur qui était très irrité contre l’évêque et surtout contre son second grand vicaire, parce que, lors de l’échange de prisonniers, ils avaient gravement compromis le corps d’armée, commandé par le brave général de Lamoricière, me répondit d’un ton sec et concis : « Mr l’abbé, vous ferez ce qu’un prêtre doit faire, ni plus ni moins. Quant aux moyens de transport que vous me demandez, votre évêque est assez riche, à lui d’y pourvoir ». On m’avait dit que Bugeaud était parfois brusque mais essentiellement bon, je ne me laissais donc pas intimider. « Général lui dis-je, j’irai à pied, je vous prouverai qu’un prêtre est aussi fort et aussi courageux que le premier venu de vos zouaves ». Le général qui aimait une certaine franchise militaire, fut enchanté de ses paroles. Il ordonna que pour cette fois, on me fournirait un cheval de cavalerie. Pour ce qui est des effets de literie (sic) et de provisions de bouche, pas un mot.

 Nous ne fûmes pas plus tôt débarqués à Mers El Kébir, que je me rendis à Oran. Ma première visite fut au chirurgien major, chef de l’ambulance. Je le trouvais au café de la place faisant sa partie de billard. Mr Sageais était un homme de trente à trente cinq ans, au visage sévère, au verbe haut et fort, mais au fond excellent ; il avait été dans sa jeunesse Saint Simonien. Il aimait peu les prêtres parce que dans une circonstance peu ancienne, il avait eu beaucoup à se plaindre de la conduite de l’un d’eux. « Docteur, lui dis-je, on m’a désigné pour accompagner l’expédition, en qualité d’aumônier. Je n’ai rien, je ne connais personne, si vous étiez assez bon pour me donner une place dans l’ambulance, je vous en serai très reconnaissant ». Après quelques objections que je réfutais victorieusement, il réfléchit, m’examina des pieds à la tête : « Vous n’avez aucune recommandation de qui que ce soit ? ». « Non Docteur » et en me tendant la main : «  l’abbé, vous me paraissez un brave homme, vous serez des nôtres ». Je remerciai cordialement. J’étais sur de ne pas mourir de faim et de ne pas coucher à la belle étoile. Je courus chez le chef d’état major demander un ordre pour le Colonel du 2ième Chasseurs d’Afrique pour avoir un cheval.

 Le gouverneur séjourna quelques jours à Oran pour organiser l’expédition sur une très vaste échelle. Il avait pour Lieutenants généraux, les généraux Lamoricière et Levasseur. Le Colonel Tartas du 1er Chasseurs commandait la cavalerie ayant sous ses ordres le Colonel Youssouf. Le jour du départ venu, je me rendis dès le grand matin, au quartier des chasseurs. Je trouvais un cheval bridé et sellé, prêt à partir. Le harnachement n’était ni brillant ni commode, c’était tout simplement le harnachement d’un chasseur. Je fixais sur le derrière de la selle, avec deux courroies, mon biblo (sic) consistant en un surplis et un étole, en une chemise, un mouchoir et une paire de bottes de rechange, le tout enfermé dans un sac de couti à raies noires sur fond blanc. Dans une sacoche j’avais quelques rations d’orge. Dans mes fontes, un bréviaire, un rituel et ma boite de saintes huiles. Ainsi perché sur mon bucéphale, je pouvais m’écrier avec mon philosophe des temps antiques : « omnia mecum porto ». (Je porte tout avec moi-même).

 La trompette donne le signal du départ et nous voila en route. Rien n’est beau comme une armée rangée en ordre de bataille ; infanterie, artillerie, génie, cavalerie, train des équipages, obéissant à des chefs, et ces chefs obéissant à un seul chef. Il dit « En avant » et tous se précipitent, « halte » et tous s’arrêtent. C’est une image frappante de la puissance de Jéhovah, commandant aux corps célestes : aussi a-t-il voulu être appelé le Dieu des batailles  « Deus exercitum ». C’était surtout pendant la nuit que ce spectacle avait quelque chose de grandiose. Figurez-vous 10 000 hommes marchant silencieusement dans la plaine de la Mina et de l’Abra. On n’entend que le roulement des canons, le piétinement des chevaux. Au sommet de chaque montagne, on aperçoit des feux. Ce sont des signaux que se communiquent les disciples de Mahomet. Le premier soir, lorsque nous fûmes arrivés au bivouac, alors que chaque corps d’armée eut reçu sa place, que les tentes furent dressées, que mille feux brillèrent ça et là, le disputant en quelque sorte aux étoiles du firmament, je fus saisi d’un tel enthousiasme, que je m’écriais : « Qua pulchra tabernacula tua Jacob et tentoria tua Israél » ( Que tes tentes sont belles oh Jacob, que vos pavillons sont beaux oh Israél !».

 L’expédition fut longue. Nous restâmes trois mois dehors. Nous éprouvâmes tous les extrêmes du froid et du chaud, du bien être et de la misère. Pendant deux mois nous fûmes réduits aux vivres des distribution, biscuits et bœuf. Je n’étais pas habitué au cheval, aussi me serait-il difficile de dire tout ce que je souffris les premiers jours. Je cherchais comme Saint Laurent, quelques adoucissements à mes inextinguibles souffrances dans le changement de position. Tout n’était pas toujours rose, non plus au milieu des enfants d’Esculape. Souvent la discorde régnait parmi eux. Ils en venaient à de gros mots et même des actes peu dignes de leur origine divine. Mais qu’étaient ces souffrances matérielles en comparaison de selle du cœur. L’apôtre l’a dit «  Quis infirmatum et ego non uror ». Chaque soir, en arrivant au bivouac, j’aidais les infirmiers à descendre nos pauvres malades de nos cacolets et nos blessés de leur litière. Nous les rangions en rond sur des couvertures, que nous étendions sous une vaste tente, que nous appelions « Marabout » à cause de sa forme. Aussitôt cela fait, pendant que les infirmiers préparaient la tisane, qui consistait à de l’eau de riz, je me hâtais de confesser et d’administrer ceux de ses malheureux qui ne devaient pas revoir le jour du lendemain.     

 La nuit venue, j’allais enterrer, dans l’endroit le plus retiré du camp, ceux qui étaient morts pendant la marche. Ce n’était qu’après avoir rempli ce ministère, mêlé de saintes consolations et de cuisantes angoisses, que je songeais à prendre un repas bien frugal, que suivaient ordinairement quelques heures de sommeil dans le dortoir commun.

 Le lendemain, au premier son de la Diane, je retournais au Marabout. Ma toilette n’était pas longue à faire, je couchais tout habillé, roulé dans une couverture de campement. Je confessais et administrais ceux que le chirurgien me désignait comme ne devant pas arriver au bivouac. J’enterrais ensuite tous ceux que la cruelle mort avait moissonnés pendant la nuit. Cette cérémonie avait quelque chose de lugubre et en même temps de dangereux. Elle s’accomplissait presque toujours sous le feu des ennemis. Pendant que l’armée faisait ses préparatifs de départ, que les infirmiers plaçaient les malades sur les cacolets, les blessés sur les litières, qu’ils fermaient les cantines de pansements et pliaient les tentes, quelques sapeurs du génie creusaient autant de fosses qu’il y avait de morts. Puis lorsque la colonne se mettait en marche, je récitais les dernières prières sur ces nobles enfants de la France et j’aspergeais d’eau bénite leurs restes sacrés comme aussi la terre qui allait les garder dans son sein maternel jusqu’au jour de la résurrection.

 Après de meurtriers combats, on mettait dans une fosse commune, tous les guerriers tombés au champ d’honneur. Un sous-officier prononçait ordinairement une oraison funèbre, courte mais bien accentuée. Il parlait de gloire devant le néant de la tombe, de renommée devant le silence du désert. Ensuite les camarades secouaient le rameau béni, jetaient une poignée de terre, essuyaient de leurs mains noircies par la poudre des combats, une larme, et tout était fini, aux vers et la pourriture de faire le reste.

 Si au delà des limites du temps n’existait pas une autre patrie glorieuse et immortelle, bien fou serait le jeune soldat qui se ferait tuer pour cette périssable patrie.  Oh ! combien de fois en déposant ça et là, au sommet des montagnes, dans la profondeur des vallées, ces germes humains, mes yeux ne se sont-ils pas mouillés de larmes en pensant à la douleur d’une vieille mère ou d’une jeune sœur, au désespoir d’un père qui voyait ses plus chères espérances évanouies. Un jour, nos intrépides colons, heurtant du soc de leur charrue ces vieux débris de nos braves, s’écrieront dans le saisissement d’un saint respect : « Dormez en paix, oh ! illustres vainqueurs de l’Afrique, vous avez bâti nos villages, créé nos routes, creusé nos canaux. Vous avez fécondé de vos sueurs et de votre sang nos riches campagnes. Dormez en paix »

 Durant cette expédition, alors que l’armée était campée dans la plaine de la mina, je demandais au gouverneur général la permission d’accompagner la colonne du général Levasseur qui allait ravitailler Mascara. Je désirais voir cette cité illustre, berceau du fils de Maïdine, donner quelques consolations aux pauvres malades qui encombraient les hôpitaux. Leur nombre était considérable, depuis 6 mois la garnison de Mascara était bloquée par les Arabes. N’ayant reçu ni nouvelles ni secours, aussi la joie fut-elle grande lorsque du haut du minaret la sentinelle annonça que des frères leur venaient en aide. Le commandant Esterazi, à la tête d’un escadron, vint à notre rencontre. Je me rappelle toujours ses bontés.

 Nous séjournâmes 2 jours à Mascara et pendant ce laps de temps je fis deux baptêmes, je confessais plus de 600 malades. Que de douleurs furent calmées, que de larmes essuyées par la présence du prête ! Ici c’est un jeune sapeur du génie, neveu d’un archevêque d’Aix, fils unique d’une pauvre veuve de Lyon, qui se débat dans les tortures de la fièvre et proférant des lèvres, moins que du cœur, d’horribles blasphèmes. Craignant d’exciter sa fureur je l’évite. Il me fit appeler. Je lui parle de sa patrie, de sa famille, la paix descend en son âme, le mal s’en va et quelque temps de là, il attendra un congé de convalescence et reverra sa vieille mère. Qu’on dise ensuite que la religion est inutile. Je n’oublierai jamais le contentement d’un jeune soldat que le cruel mal du pays avait atteint presque aussitôt qu’il avait cessé de voir le clocher de sa paroisse. Il était le dernier dans l’ordre des lits qu’on avait disposés dans la grande mosquée. Déjà les ombres de la mort l’avaient enveloppé. Je le remuais doucement, ses yeux qui s’ouvrent avec peine, aperçoivent un prêtre. Il croit à une illusion. Il regarde, il regarde encore, c’est bien un prêtre. Le souvenir de sa première communion traverse son esprit dans ce moment suprême. Il se rappelle sa mère, son curé. Il se signe, joint les mains. Ses lèvres qui ne peuvent plus articuler de sons, murmurent la prière du repentir et de l’espérance. Je prononçais sur lui les paroles qui remettent les péchés et qui réconcilient avec Dieu. Je verse l’huile qui fortifie contre la dernière lutte, je lui montre le ciel où l’attendaient les phalanges de Saints. Il avait compris car déjà il n’était plus sur la terre.

 Même en course, mon ministère ne fut pas seulement utile aux soldats malades ou blessés, il le fut encore à de pauvres petits enfants. Aux uns en leur ouvrant le ciel par le baptême, aux autres, en faisant en faisant couler sur leur front naissant, l’eau du torrent. On sait qu’à chaque régiment se trouve attachées des cantinières, mais ce que l’on ne sait pas toujours, les services nombreux que ces femmes courageuses rendent à nos blessés en allant les réconforter jusque sous le feu des ennemis. Deux d’entre elles étaient dans un état de grossesse assez avancé au moment de l’expédition. Leurs maris partaient, elles tinrent à l’honneur de les suivre. Donc une nuit qui succédait à une marche des plus fatigante, sous le soleil de feu et à travers des précipices affreux, pendant que je dormais profondément, on vint m’éveiller pour baptiser un enfant nouveau-né. L’autre naquit en plein jour en arrivant au bivouac. Le travail de l’enfantement, qui dans les conditions ordinaires est difficile, et en même temps si périlleux ne pouvait être que mortel en expédition. Petits enfants qui habitaient aujourd’hui avec les anges, venez quelque fois en compagnie de vos frères visiter nos maisons, nos champs.

 Le général en chef fut content de mes services. J’avais rempli une mission longue et difficile avec zèle et dévouement. Il m’adressa de publiques félicitations et depuis il m’a toujours conservé estime et affectation. On verra plus tard comment cette auguste faveur, m’est devenue funeste. Elle a été pour moi comme la robe de Déjanire. Le général de Lamoricière formula pour moi un mémoire, pour la légion d’honneur, mais le gouvernement, qui n’accordait cette distinction qu’au mérite, ne crut pas que trois mois d’expédition fussent des titres suffisants. O temps, O mœurs ! Depuis, la décoration, n’a-t-elle pas été accordée ? A celui-ci, parce qu’il est le frère de sa grandeur, à cet autre parce qu’il est le confesseur de la comtesse.

 De retour de l’expédition, je repris mes modestes fonctions de curé de Sainte Marie de Mustapha.

 En mon absence, le jeune prêtre qui m’avait remplacé et qui était le même de l’ornement, jugeant la place à sa convenance, avait travaillé à la garder ? Flatterie, mensonges, calomnies, telles furent les armes redoutables qu’il employa. Son triomphe eut été certain, alors, comme il est devenu depuis avec les mêmes armes ramassées ça et là dans toutes les boues auxquelles ont été ajouté tous les bas fonds de la prostitution. Mais Mgr Dupuch était un saint évêque. Si son oreille s’ouvrait facilement aux bruits mensongers, son cœur environné de l’amour de Dieu et de ses frères, comme un double mur d’airain, ne prononça jamais une sentence de mort que sur des preuves nombreuses et irrécusables. L’intérêt de la religion tout seul et non celui d’un orgueil froissé armait son bras contre les pauvres prêtres en J.C. ses amis et ses frères. Que de fois ne lui ai-je pas entendu dire ces admirables paroles lorsque ceux qui l’entouraient le poussaient à sévir contre quelque membre de son clergé : « on ne sait ce que c’est qu’un prêtre ». Un jour qu’il avait était forcé de renvoyer un curé dont les moeurs ne convenaient nullement à la sainteté de son ministère, il me chargea de lui remettre un mois de traitement, c'est-à-dire 150 Francs pour s’en retourner en France, me recommandant le secret. « Ils ont pitié d’un chien mais laisseraient volontiers mourir de faim un prêtre » ajoutait le saint prélat. Quelle différence , son successeur dira à un vénérable prêtre « Vous êtes un hypocrite, je vais vous chasser ».  A cet autre éminent par ses talents «  Ignorez vous Monsieur que je puis vous jeter sur le pavé ? ». L’orgueilleux est toujours cruel surtout lorsque cet orgueilleux s’est élevé de bien bas.

 Je suivis encore quelques expéditions, conservant toujours ma cure de Mustapha, mais le prêtre méchant et calomnieux, ne m’y remplaça pas. Il avait fait son temps, d’autres le feront aussi. Dieu ne bénit pas les accusateurs de leurs frères.

 Mgr Dupuch qui avait appris que la garnison de Tlemcen, qui était très forte par elle-même, avait été augmentée d’un certain nombre de colons, me proposa de m’y envoyer pendant toute la saison d’été, époque où les expéditions cessent. On y naissait et y mourait sans les secours de la religion.  Je partis malgré quelques oppositions de mes amis, qui n’auraient pas voulu me voir aller si loin. Je devais en même temps visiter Mascara. C’était bien un peu loin ? Les difficultés parurent si nombreuses et si grandes que je dus m’abstenir de remplir cette partie du programme . Mgr Dupuch et le Chanoine Montera m’accompagnèrent jusqu’à Oran.  

 Je passais trois mois à Tlemcen livré tout entier aux soins des malades. Le général Bedeau qui commandait dans cette ancienne capitale des états barbaresques, m’accueillit avec un mélange de surprise et de bienveillance. De surprise parce que l’on ne l’avait pas prévenu de mon arrivée, de bienveillance parce que j’étais prêtre.

 

Troisième Partie 

 

 Ces sentiments, il les manifesta aussi à l’employé que les domaines y envoyèrent en même temps que moi. Le Général Bedeau était un homme de très grand mérite qui réunissait à un degré éminent les qualités d’administrateur à celles de brave militaire. La recommandation du Colonel L’Heureux, aide de camp du ministre de la guerre, qui m’avait connu en expédition auprès du Général Bedeau, me fut très avantageuse. Des ordres furent donnés à tous les chefs de service pour que les égards dus à mon caractère me fussent partout rendus. Toutes les salles diverses des hôpitaux me furent ouvertes ; les médecins, les officiers d’administration, les infirmiers rivalisaient de politesse. Le directeur poussa la bonté jusqu’à me donner place à sa table, et au jour du départ, lorsque je voulus régler, il refusa de rentrer dans aucun arrangement, m’assurant que l’honneur que je lui avais fait était une assez belle récompense. Au cercle, sur les promenades publiques, partout on me faisait un accueil bienveillant. Comme on connaît un arbre aux fruits qu’il donne, on connaît un chef aux ordres qu’il transmet et surtout à la manière dont ils sont exécutés. Je n’oublierai jamais les jours passés à Tlemcen les privations furent grandes, mais la bienveillance de tous fut plus grande encore.

 Cependant le Gouverneur général étant venu à Oran pour les affaires de la colonie, voulut voir le Général Bedeau. Il lui manda donc de venir le voir. Je profitais de cette occasion pour prier le Général de régulariser ma position à Tlemcen. Le Gouverneur fut étonné et fâché qu’un prêtre ait été envoyé à Tlemcen sans qu’il en eut connaissance. Il ordonna de le renvoyer immédiatement. Le Général Bedeau fut fort contrarié de cette décision qu’il me fit transmettre aussitôt son retour, par son chef d’Etat Major, le commandant Delcambre, homme de science et de cœur, dont j’ai conservé le meilleur souvenir.

 Dix jours me furent accordés pour faire mes préparatifs de départ. Une prolonge fut mise à ma disposition. C’était vraiment beaucoup trop. Aussi grand fut l’étonnement du Général Bedeau, lorsque je vins lui annoncer, que pour mettre à exécution les ordres du Gouverneur, je le priais de m’autoriser à profiter d’un convoi qui partait le lendemain, l’assurant que le même cheval porterait aisément homme et bagage. Cette déclaration le fit beaucoup rire. Je n’ai jamais aimé les embarras de route et quoiqu’on en dise la recommandation du Christ « neque neque calceamenta » m’a toujours plu et je l’ai observée.

 Je quittais Tlemcen avec regret. C’est un pays si riche par l’abondance de ses eaux et le luxe de sa végétation. Puis j’avais trouvé de si douces sympathies, j’y avais eu de si agréables relations. Je ne puis pas ne pas citer ici le brave Capitaine Duchampt des Chasseurs de Vincennes, dont la noblesse de sentiments rehaussait le courage guerrier. Une mort prématurée a montré tout ce qu’il avait su inspirer d’estime et d’amitié, parmi ses camarades, chacun voulant posséder un objet qui lui eut appartenu.

 Pendant mon court passage dans la capitale de la Province, je consolais bien, des douleurs. Je versais bien d’espérance dans le cœur des pauvres soldats malades et agonisants. Qu’il me soit permis de rappeler un fait qui plut beaucoup au Général Bedeau et qui raconté à la pieuse Reine Marie Amélie, excita ses larmes. Chaque jour je visitais les diverses salles de l’hôpital qui se composait alors d’un ramassis de maisons mauresques, plus ou moins délabrées. Un soir donc je m’approchais de la couche d’un pauvre jeune homme dont les joues étaient rouges et les yeux mouillés de larmes, je crus qu’il revenait à la santé. Je l’en félicitais. « Bon courage » lui dis-je. Et après avoir serré bien cordialement la main, je me retirais pour passer dans une autre salle. « Adieu Mr le curé , nous ne nous reverrons plus ». « Comment lui dis-je ? ». « Oui je pars demain, ». «  Mais il n’y a pas de convoi lui répondis-je ». « N’importe, je pars pour l’autre monde ». « Mais ne voyez vous pas que vous allez mieux ? ». « Croyez moi, je sais mon mal ». « Alors je vais vous confesser ». « Je ne veux pas ». Cette assurance de sa mort et le refus de se confesser, tout m’intrigua. Je demande au jeune homme depuis quelle époque il est au service, s’il est parti pour son sort. Je l’interroge sur les motifs de son refus de se confesser. « Monsieur me dit-il en tirant un long soupir du fond de sa poitrine oppressée. Je suis parti volontairement malgré la volonté de mon père et de ma mère, je ne pouvais plus vivre au pays. Depuis le jour de ma première communion, j’avais senti de l’amour pour une jeune personne la plus belle et la plus pieuse de toutes celles qui eurent le bonheur de s’asseoir à la table sainte. Cet amour n’avait fait que grandir avec les années. Je l’avait demandée à ses parents, qui me l’avaient accordée bien volontiers. Nous devions nous marier dans un mois. J’attendais ce jour avec délice, mais ne voit-il pas qu’un mal terrible, prompt comme la foudre vint enlever mon amie. Oh ! quel bonheur si j’étais mort avec elle et si le même tombeau nous eut gardés tous deux, mais mon Dieu, vous ne le voulûtes pas. Mon désespoir fut affreux. Ni les représentations de mon père, ni les tendresses de ma mère, rien ne put en adoucir l’intensité. Plusieurs fois j’eu la pensée de me suicider, mais lorsque j’allais exécuter mon funeste destin, je sentais une main invisible qui m’arrêtait. C’était Ernestine, n’est-ce pas Mr le curé ? la pauvre fille, elle me parlait quelques fois aussi dans la nuit, son image ne me quittait pas un seul instant. Je m’engageais dans le génie pensant que la vie des camps pourrait m’apporter quelques distractions, calmer mon mal. Il y a deux mois que je suis en Afrique et je me meurs. En prononçant ces dernières paroles il avait couvert son visage de son linceul. J’attendis que ce moment de sensibilité si forte fût calmé. Je le découvris, ses joues n’étaient plus rouges, mais de ses yeux s’échappaient comme deux torrents de larmes. « Mais si dis-je vous venez de m’assurer que votre amie Ernestine était bonne et pieuse, elle est donc au ciel ! ». « Oh ! je le crois bien Mr le curé, au ciel où Ernestine est au côté de la Sainte Vierge ». « Mais puisqu’il en est ainsi, pourquoi ne voulez vous pas être allé avec elle ? vous savez que pour aller au ciel il faut vous confesser, il faut recevoir les sacrements de l’Eglise ». Mon jeune malade fit le signe de la croix, joignit les mains et récita « je me confesse » et commença le récit de ses fautes. On aurait dit un ange, tant il y avait de foi dans son cœur et de calme dans son visage. Le lendemain, il n’était plus sur la terre, il avait été rejoindre sa fiancée dans le ciel.

 Comme on n’avait pas encore exercé à l’extérieur, je crus devoir en référer au Général Bedeau qui me déclara que c’était dans toute la plénitude de sa volonté. Je lui racontais l’histoire de mon jeune soldat. A la fin le Général ajouta « Voila de ses choses qui consolent immensément de tout ce que la vie du juste a de pénible et de difficile. Le soir au milieu d’un grand concours d’Arabes, précédé de la croix et de tous les sapeurs du génie et de beaucoup d’autres soldats qui avaient bien voulu se joindre à moi , je conduisis à sa dernière demeure ce pauvre enfant. Ses vertus et ses souffrances l’avaient rendu digne de s’endormir aux accents mystérieux de la religion de ses pères et de recevoir la bénédiction et la tombe. Au jour de la résurrection, il se lèvera le premier, marqué du signe de la foi.

 Cependant avant de quitter Tlemcen, j’eus soin de me faire donner par l’excellent Général Bedeau une lettre en témoignage de ma conduite pour Mgr Dupuch. J’ai conservé copie de cette lettre. La route de Tlemcen à Oran était pleine de dangers, aussi le Général Bedeau avait-il ordonné au chef de la colonne de ne pas me laisser prendre les devants, comme j’en avais témoigné le désir. Nous arrivâmes au port ( ?) vers 4 heures. Il y avait en cet endroit, un camp que commandait le Colonel d’Esterazy mon compatriote que j’avais jadis rencontré à Mascara. Il m’accueillit avec la plus grande bienveillance. Je lui demandais de me laisser continuer ma route sous l’escorte seulement de quatre gendarmes, qui comme moi se rendaient à Oran. Le Colonel refusa parce que ce jour là même des soldats qui s’étaient éloignés du camp avaient été assassinés. Il me fit l’honneur de me donner place à sa table et sous sa tente. Je priais tant le Colonel pendant toute la nuit, je lui présentais en termes si énergiques le besoin que j’avais d’arriver à Alger avant le départ de Mgr Dupuch. Je lui fis si bien comprendre que mon habit serait non seulement pour moi, mais pour mes compagnons de route, une sauvegarde, qu’il consentit à me laisser partir aux premiers rayons du soleil, quelques instants avant la colonne.

 Me voila donc à la tête de mes quatre gendarmes bien armés et d’un pauvre espagnol, flanqué à califourchon sur une mule. Le cheval que je montais n’était pas meilleur. Il était jeune et très fatigué de sa dernière course d’Oran à Tlemcen. Il faut avoir parcouru la route d’Oran à Tlemcen en 1840, pour savoir combien profonde et triste était alors la solitude . Nous avions déjà fait 5 à 6 lieues à travers des chemins affreux, lorsque tout à coup un cri terrible fut poussé par un arabe caché dans un ravin et immédiatement sur la crête des montagnes nous aperçûmes quatre arabes, puis huit, puis dix. Ils étaient montés sur de superbes coursiers et tenaient appuyés sur la croupe de leurs chevaux de longs fusils que nous apercevions luire au soleil. J’avais entendu le cri, j’avais vu les arabes ; je faisais semblant de n’avoir rien vu, rien entendu. Mes quatre gendarmes s’étaient arrêtés et délibéraient ensemble sur ce qu’ils avaient à faire. Après avoir résolu de fuir, ils s’approchent de moi, pour me communiquer leur résolution. Je la combattis énergiquement, leur représentant que s’ils fuyaient, ils feraient preuve de lâcheté, que les arabes les poursuivraient et que sûrement connaissant le pays mieux qu’eux, ils les atteindraient ; que peut-être nous voyant calmes, ils nous prendraient pour l’avant-garde de quelque colonne, que mon habit aussi pourrait leur commander le respect. « Nous sommes cinq français, et cinq français valent bien dix arabes ». Je me fis donner une paire de pistolets, ajoutant que si un de nous tombait, les autres prendraient ses armes. Comme ils persistaient à fuir. «  Vous le pouvez leur dis-je, je ne le puis, ni ne le veux, les arabes me tueront ou me respecteront, dans les deux cas vous passerez pour des lâches et le gouvernement français vous demandera compte de votre conduite. Fuyez maintenant ». Ils n’osèrent.

 Nous nous arrêtâmes pour montrer que nous n’avions pas peur et aussi pour nous préparer au combat dans le cas où nous serions attaqués. Après avoir été poursuivis par nos arabes, l’espace d’une lieue, ils disparurent s’enfonçant dans les montagnes. Ce que je puis dire, c’est que nous n’en fûmes pas fâchés. Les événement heureux ou malheureux ne vont jamais seuls. Pour couper plus directement sur Misserghine, nous nous engageâmes sur le lac salé. Déjà nous avions marché au moins deux lieues, lorsque nous aperçûmes que nos chevaux s’enfonçaient jusqu’au poitrail et qu’il nous fallait rebrousser chemin. Autre désagrégement, un de nos gendarmes ayant voulu trop avancer dans un étang où nous étions arrêtés pour faire boire nos chevaux, disparut presque entièrement dans la vase. Il nous fallut du temps et des efforts inouïs pour tirer l’homme et la bête et lorsqu’ils sortirent de ce bain, ils avaient changé entièrement de couleur. Le cheval de blanc qu’il était, était devenu noir. C’est alors que nous aperçûmes dans le lointain, un superbe lion, qui suivait une route contraire à la notre. Sans crainte de nous montrer impolis envers sa majesté, nous nous gardâmes de lui dire adieu. Nous avions d’ailleurs éprouvés assez d’émotions dans la journée, sans aller nous en donner de nouvelles.

 Nous arrivâmes bien avant dans la nuit au camp de Misseghine, harassés et fatigués et dévorés par la faim et la soif. J’avais fait presque la moitié de la route à pied pour épargner mon cheval. Je connaissais le commandant du camp, il s’appelait Taillant, il était Capitaine aux Spahis. Aussi bon soldat que bon père de famille, il se serait fait un plaisir de me donner l’hospitalité mais je ne voulus pas troubler son sommeil. J’attachais mon pauvre compagnon de route à la porte du camp tout près de la sentinelle, je ramassais ça et là quelques débris et fier m’enveloppais dans mon manteau des expéditions et me préparais à dormir sous l’œil de Dieu lorsque le sergent du poste apprenant par un des gendarmes que l’aumônier est là couché à la porte, vint à moi et me reconnaissant pour un ancien compagnon d’armes, veut à toute force m’inviter à dîner et me prêter son lit. Vite il fait lever une cantinière pour m’apprêter à manger, congédie toute la chambrée, alléguant qu’il n’était pas convenable qu’un prêtre coucha côte à côte avec des zéphyrs joyeux. Je fis honneur au dîner et au lit du sergent des zéphyrs. Il y a presque toujours un cœur dans ces hommes de fer. 

 Dès le grand matin, le sergent de Zéphyrs vint voir comment j’avais passé la nuit et voulut à toute force me présenter à son Capitaine, qui m’avait connu aux expéditions. Cela fait, je pris la route d’Oran, escorté par mes quatre gendarmes. Ils étaient honteux de leur lâcheté de la veille et me recommandèrent instamment de ne pas en parler. Je croyais trouver le vapeur en partance, ce jour là Samedi, malheureusement, contre la règle, il était parti la veille. S’être fatigué à l’excès, s’être exposé à périr par le yatagan ou par le plomb des arabes, afin d’arriver plus vite à Alger et rendre compte de ma mission à Mgr Dupuch et ne pas trouver le vapeur. Ce contre temps jeta mon âme dans une très grande tristesse. J’appris qu’un vapeur particulier devait partir demain Dimanche pour porter des arabes à La Mecque. Vite je fus prier le Général Gentil de vouloir m’autoriser à prendre passage avec ces pieux pèlerins. Cette faveur me fut accordée grâce à la bonne recommandation du Capitaine Lapassé. J’étais heureux. Le Dimanche, je dis la saine messe de grand matin et pris triomphalement la route de Mers el Kebir, mais soit que ma montre fut en retard, soit que l’heure du départ fut avancée, au moment où j’arrivais au port le vapeur prenait la mer. Cette nouvelle contrariété me fit répandre des larmes.

 Je retournais à Oran condamné à y passer huit jours. Le soldat, qui au moment de rendre compte à son chef de la mission difficile mais honorable qui lui aurait été confiée, se verrait subitement arrêté et jeté dans un sombre cachot et n’éprouverait pas plus de peine. Pour distraire mes ennuis, je fis plusieurs courses à cheval dans les environs d’Oran, soit avec le chef d’escadron, soit avec le chirurgien major des chasseurs. Puisque j’en avais le temps, je voulus en profiter pour serrer la main au brave Capitaine Taillant que l’heure indue de mon arrivée et de mon départ, m’avait seule empêchée de voir. Notre entrevue fut d’autant plus affectueuse, qu’il avait du temps que nous ne nous étions point vus. Il était père de quatre demoiselles, les deux aînés avaient été déjà baptisés,  les deux jeunes pas encore. Il fut convenu que leur administrerai ce sacrement et que je serai en même temps parrain avec le chirurgien major des chasseurs. Les deux sœurs aînés furent marraines. On l’a dit, un baptême est une fête. Le Capitaine Taillant en fit une solennité. Ce fut un Jeudi qu’elle eut lieu.

 Enfin le jour du départ arriva. Cette fois, crainte de manquer l’heure, je me rendis au vapeur dans l’après midi. Le temps était beau, la mer bonne. Je descendis à Mostaganem pour aller saluer l’excellent curé qui lors de ma première expédition m’avait donné une si cordiale hospitalité. Me voila à Alger. Mgr Dupuch qui ne m’attendait point, fut fort étonné, mais la lettre du Général Bedeau dissipa son étonnement.

 Cette fois je trouvais la cure de Mustapha occupée par un titulaire, S.G. n’avait pas voulu laisser une paroisse aussi importante exposée aux inconvénients de changements périodiques. Je fus reçu à l’évêché ; je n’y restais que fort peu de temps. Mgr partit quelques jours après pour Pavie, pour aller chercher les reliques de son illustre prédécesseur et moi quatre jours après pour l’expédition du Djurdjura. Avant mon départ sa Grandeur me recommanda expressément d’aller le rejoindre à Bône aussitôt après l’expédition, je lui promis et je lui tins parole. L’expédition fut courte mais pénible. Nous ne perdîmes que très peu de monde et c’est à peine si nous aurions compté nos pertes si dans leur nombre ne s’était malheureusement trouvé le brave Colonel Leblond. Sa mort fut une désolation pour l’armée et en particulier pour son régiment dont il était le père.

Septembre 1842

Qu’il me soit permis de raconter ce douloureux événement. C’était dans les derniers jours de septembre. Le soleil s’était levé radieux. Le signal du départ avait été donné dès le grand matin. L’armée était en marche à travers le lit desséché d’un torrent. Les bagages suivaient sur la rive droite. Le Général Bugeaud avait aperçu dans le lointain un groupe nombreux d’arabes commandé par Ben Salem, un des Khalifa de l’Emir. C’est pourquoi il avait doublé l’arrière garde et en avait donné le commandement à un chef de bataillon. Pour plus de sûreté il avait placé à un quart de lieue sur le sommet d’une haute montagne un bataillon de chasseurs de Vincennes. Ce fut heureux car sans ce puissant secours, l’arrière garde aurait été entièrement exterminée Le Gouverneur avait expressément recommandé au chef de l’arrière garde de n’engager aucune action avec les Kabyles. Malheureusement ce commandant était nouveau en Algérie et ne connaissait rien à la guerre de ce pays. Puis l’arrière garde était presque entièrement composée d’hommes tirés du pénitencier militaire que le Gouverneur avait obligé d’enrégimenter, ne voulant pas dégarnir les autres provinces de leurs soldats. Rien ne nuit davantage au courage que le séjour dans ces maisons de correction. C’est pire que Capoue pour les phalanges macédoniennes. ( ?)

 Donc notre commandant de l’arrière garde se voyant attaqué, crut pouvoir et devoir riposter. Est-ce qu’un soldat français peut ne pas rendre coup de fusil pour coup de fusil ? Ce serait une lâcheté. Malgré la défense la plus formelle du Général en chef, le combat s’engage. Ce jour croyant qu’il n’y aurait rien à l’arrière garde, je marchais avec l’ambulance. Un maréchal des logis arrive au galop de son cheval pour demander des cacolets et des infirmiers. Je suis avec un aide major. A mesure que nous avancions du lieu où l’action se passait, nous entendions des coups de fusil. Les retardataires se hâtaient de rejoindre le corps d’armée. Arrivés dans un bois d’oliviers, nous fûmes assaillis par une pluie de balles. Elles tombaient plus nombreuses que ne tombe la grêle à la saison des frimas. Nous pûmes nous convaincre par nous-mêmes de l’imminence du danger, Le commandant avait perdu la tête, les hommes étaient démoralisés. Ils se défendaient pendant quelques instants et puis lorsqu’ils voyaient les arabes s’approcher, ils se mettaient tous à courir sur quelque endroit voisin. J’ai vu des soldats jeter leurs fusils en disant : « il vaut mieux autant périr ici qu’ailleurs ».

 Cependant le Général Bugeaud, comptant sur les ordres donnés et sur les dispositions prises, s’avançait tranquillement à travers des chemins affreux où hommes et bêtes ne pouvaient passer que l’un après l’autre. Déjà il était arrivé au bivouac. C’était midi. Il organisait son camp avec cette rare habileté que tout le monde lui connaissait et qu’on admirait, lorsqu’un jeune sous lieutenant, Mr Lemoine qu’une mort prématurée a enlevé aux honneurs militaires et à ses nombreux amis, voyant le danger que courait l’arrière garde et ne pouvant le conjurer en interposant son autorité à celle d’un supérieur, fut à toute bride à travers mille morts, annoncer au Gouverneur l’état des choses. Aussitôt le brave Colonel Pelissier, qui remplissait les fonctions de chef d’état major général, arriva à la tête d’un escadron de gendarmerie et du 1° bataillon de tirailleurs indigènes et de deux pièces de campagne. La victoire qui avait paru, un instant nous faire défaut, se hâta de se ranger de notre côté.

 Presque au même moment, le Colonel Leblond vint prendre position avec son régiment sur le versant d’une colline. Il me semble encore le voir s’avancer à travers les touffes d’oliviers sauvages et de lentisques. Sa tête blanche brillait au travers les souches de bois comme l’astre des nuits à travers les forêts du nouveau monde. Il avait à peine fait quelques pas en avant pour juger de l’état des lieux et juger de l’état des choses qu’un Kabyle qui était caché dans l’anfractuosité d’un rocher lui tire à bout portant un coup de fusil en pleine poitrine, le Colonel n’eut que le temps de s’écrier : «  Mon Dieu je suis mort ». Son ordonnance qui était à ses côtés, le soutint et l’empêcha de tomber de cheval. Je n’étais pas loin, si tout au plus j’étais à dix pas du Colonel. J’aidais à le descendre de cheval et à le mettre sur un brancard. Je pus lui administrer les derniers sacrements. Je faisais la dernière onction, lorsque son âme toute couverte de sang versé pour la patrie s’envola vers Dieu. J’accompagnais les restes inanimés que portaient quatre sapeurs. Personne ne pouvait se faire une idée de la désolation qui se répandit parmi l’armée et notamment parmi le 58° à la nouvelle de la mort de ce brave et surtout à la vue de son cadavre ensanglanté. Le corps de César exposé au Forum ne produisit pas un effet plus grand parmi le peuple romain.  Je retournais au galop rejoindre l’arrière garde que j’atteignis après une heure de marche. Le feu avait cessé, c’est à peine de temps à autres quelques coups de fusil nous arrivaient des crêtes des montagnes. Nous descendions un ravin très boisé. J’avais donné mon cheval à un pauvre soldat blessé et je marchais en compagnie avec un sous aide nommé Pagus. Un coup de fusil atteint un chasseur de Vincennes qui tombe juste devant nous ; le docteur se retourne pour examiner la blessure. Dans un même moment un second coup de fusil vint frapper mon malheureux compagnon à la jambe. « Je suis blessé l’abbé ». Je lui donnais le bras, nous descendons. Arrivés sur la berge de la rivière, je le fais asseoir sous un abri. Les infirmiers arrivant, on bande bien la blessure, on le met sur une litière et on le transporte au bivouac. La blessure est grave, la balle avait brisé un os de la jambe. L’amputation étant jugée nécessaire immédiatement, le docteur refuse, lorsqu’il y consentit, c’était trop tard ; la mort le punit de son refus. Pauvre jeune homme ! Je l’enterrerai à Alger.

 Le lendemain du combat, dès le grand matin, nous procédâmes à l’inhumation. Le temps était sombre, on aurait dit que le deuil de la nature voulait ajouter encore au deuil des cœurs. Il tombait une pluie fine et froide. De lourds nuages descendaient des montagnes comme les ombres des guerriers antiques qui venaient assister à la lugubre cérémonie. Ils avaient mille formes bizarres. On les aurait pris tantôt pour des cavaliers, tantôt pour des fantassins. Le 58° de ligne était sous les armes, le drapeau déployé flottait au vent. Je vins prendre le corps dans la tente où il avait été déposé la veille et précédé de deux jeunes soldats, dont l’un portait une croix formée de deux branches d’olivier verdoyant et l’autre un vase en fer blanc renfermant l’eau lustrale. J’étais en surplis et en étole. Le corps du Colonel était couché sur un lit de feuillage, revêtu des insignes de son grade et de toutes ses décorations. Les mêmes sapeurs qui l’avaient rapporté du lieu du combat, le portaient encore sur leurs larges épaules. La douleur la plus profonde était peinte sur tous les visages brûlés par la chaleur du jour et le froid des nuits. De grosses larmes s’échappaient de leurs paupières, étonnées de se trouver humides et coulaient le long de leur barbe. Après les dernières prières, après la bénédiction de la fosse, le Colonel Dilun du 48°, camarade d’école du Colonel Leblond, qui devait bientôt mourir aussi au champ d’honneur,  accablé autant par la maladie que par la douleur, les traits décomposés, la tête enveloppée de linge, dit d’une voie larmoyante quelques paroles d’adieu à son vieil ami. Chacun jeta quelques gouttes d’eau bénite et une pelleté de terre sur les restes inanimés du guerrier. Le drapeau s’inclina devant son chef et tout fut fini. Après la cérémonie, le Maréchal réunit le corps des officiers, fit devant eux l’éloge du mort et enseigna la manière de faire la guerre dans ce pays.

 Nous séjournâmes jusqu’au lendemain, pour protéger les restes sacrés du glorieux enfant de la France contre la fureur des Kabyles qui déterrent les morts, non pour les manger comme les anthropophages, mais pour les déshonorer. Les sapeurs restèrent en vedette, depuis le matin jusqu’au soir à la cime des rochers avoisinant le lieu de la sépulture. Malheur si quelque arabe s’était montré à la portée de leurs carabines, ils auraient chèrement payé la mort de leur brave Colonel.

 Je ne dirai point l’attaque du Djurdjura, cette redoutable citadelle que des siècles ont bâtie. La fuite précipitée des Kabyles, effrayés des ravages causés dans leurs rangs par l’explosion des obus , le courage du Maréchal, gravissant seul, sur son cheval noir, sous une grêle de balles et au milieu des hurlements de ses farouches enfants du désert, les pentes abruptes de la montagne. Son humanité pour les vaincus, qu’il aurait pu exterminer sans qu’il en échappa un seul. Le fruit de cette expédition fut la soumission de Ben Salem. De retour à Alger, c’est à peine si je vis deux fois le soleil dorait la cime nuageuse  de l’Atlas, qu’il me fallut partir pour Bône où Mgr Dupuch nous avait donné rendez vous. La traversée fut longue et mauvaise. Les vents et la pluie semblaient s’être conjurés contre nous. Nous fûmes obligés de relâcher un jour à Philippeville. Nous n’arrivâmes à Bône que le quatrième jour. Le curé nous donnâmes une généreuse hospitalité.  

 

Quatrième Partie

 

 Après une attente de quelques jours qui nous parut longue comme un siècle, les deux magnifiques vapeurs, fournis par l’état, vinrent mouiller à la faveur des feux du phare dans le port de l’antique Hippone. Ils apportaient aux rivages africains, non les princes belliqueux de vieille origine, mais les princes pacifiques de l’église du Christ ; non la riche toison d’or, mais les reste précieux du plus grand des docteurs et du plus saint des pontifes. Après tant d’années et d’événement divers, il me semble encore entendre vibrer à mes oreilles la voix bien aimée de Mgr Dupuch, accouru de grand matin pour annoncer à Mr le curé de Bône son heureuse arrivée, en lui recommandant de m’annoncer à moi-même l’arrivée de Mgr Sibour. Quelle délicate attention de la part d’un prélat aussi illustre ! Et au milieu des plus palpitantes préoccupations de faire dire à un simple prêtre une chose qu’il devait lui être infiniment agréable. Vous ne vous trompiez pas, oh ! Le meilleur homme, oh ! Le plus aimable des pères, ma joie sera bien grande, par l’arrivée simultanée des saintes reliques de Saint Augustin et du vénéré pontife qui a dirigé mes premiers pas dans ma carrière sacerdotale.

 Mgr Dupuch ayant très peu de temps à passer à Bône, à cause de la fête de la Toussaint qui approchait et qu’il désirait passer à Alger ; d’un autre côté voulant donner la plus grande pompe possible à la translation des reliques, il se hâta dès le jour même de son arrivée de prendre toutes les mesures nécessaires. Il donna à chacun de nous un emploi particulier. Il nomma grand maître des cérémonies l’abbé Vézilier, prêtre d’une haute capacité qui devait devenir mon collègue à la cathédrale, mon prédécesseur à St Augustin de Bab-Azoun et tomber comme moi sous les coups d’une basse et lâche jalousie. Il me chargea de préparer les chemins, d’abaisser les hauteurs, de combler les vallées, « Omnis mons humiliabitur et omnis vallis implebitur ». A la tête de trente soldats que le commandant de la place avait mis à ma disposition, je me mis à l’œuvre de très grand cœur. Nous remuâmes les terres, nous coupâmes les branches d’arbre qui devaient nuire à la marche de la procession. Nous creusâmes des trous autour du monument. Mgr Dupuch, par une de ces gracieuses inventions que produisait naturellement son cœur, avait voulu qu’autour de ce monument, on plantât autant d’arbres qu’il y avait d’évêques venus à Bône, en signe de l’union de leurs Eglises avec l’Eglise d’Afrique. Chacun des pontifes bénit son arbre. Quelle touchante image ! Saint Jean, le disciple de la dilection, avait jadis représenté les Eglises d’Asie sous la forme d’un chandelier à plusieurs branches, Mgr Dupuch représente l’Eglise d’Afrique, de Bordeaux, de Marseille, de Digne, de Valence et de Nîmes dans l’allée d’arbres qui protègent de leur ombre, parfument de leurs fleurs, nourrissent de leurs fruits. Je passais la nuit pour tout terminer.

 Dieu se montra favorable à la joie de tout un grand peuple, car dès le grand matin, le soleil sortit du sein de la mer comme plus beau et plus radieux. On aurait dit qu’il avait ceint sa couronne de lumières des grandes fêtes. La cérémonie fut magnifique. Les habitants de Bône et des pays circonvoisins, les disciples du prophète eux même, étaient transportés d’enthousiasme. Depuis la marine jusqu’au mamelon d’Hippone, à droite et à gauche se pressaient hommes, femmes et enfants. Les maltais pour mieux voir avaient grimpé jusqu’au sommet des arbres. Les soldats faisaient la haie. La marche était ouverte par un escadron de chasseurs, un escadron de spahis la fermait.  La grande voix du canon mêlée aux instruments, aux hymnes des pontifes, aux cantiques des fidèles, s’élevait comme une immense acclamation en faveur du fils de Monique. Quand nous fumes arrivés à la hauteur des ruines de la basilique de la paix, Mgr Dupuch s’arrêta, promena tout autour les saintes reliques comme pour donner à son glorieux prédécesseur, l’évêque des temps anciens, le bonheur de voir sa sainte et chère basilique de la paix où si souvent il avait prié et béni. Si les âmes des élus du Seigneur ne sont pas insensibles aux choses de la terre, la grande âme de Saint Augustin dut tressaillir d’une bien vive joie en revoyant après tant de siècles ces lieux aimés tendrement qui possédaient son berceau et sa tombe.

 Une espèce de concile se tint immédiatement après la cérémonie sous une tente dressée auprès du monument sur le sommet du mamelon d’Hipponne. Tous les évêques y assistèrent. Il fut arrêté par tous les prêtres du concile, qu’ils établiraient dans leurs diocèses respectifs, une fête sous le rite double majeur de la translation des reliques de Saint Augustin de Pavie à Alger. Le Général Comte Randon commandant la sous division de Bône, nous donna un magnifique déjeuner dans les citernes mêmes. Rien de plus pittoresque que ce mélange de soldats et de prêtres dans ces lieux souterrains creusés jadis pour fournir de l’eau aux habitants. Le soir même nous levâmes l’ancre pour nous en retourner à Alger. Le temps fut beau, la mer calme. Nous arrivâmes la veille de la Toussaint. 

 Je reçus l’hospitalité au presbytère de la cathédrale. Ce fut Mr l’Abbé Crouzat, vicaire de Saint Philippe, qui me la donna. Mr l’Abbé Vizilier la reçut en même temps que moi. C’est de cette époque que nous nous liâmes d’une tendre amitié et que nos destinés se confondirent ensemble pour le bien comme pour le mal. Après avoir desservi, lui Koléa, moi Médeah, nous nous trouvâmes ensemble vicaires à la cathédrale, lui, curé de Saint Augustin, et moi aumônier au lycée. Il me remplaça plus tard au lycée et moi à Saint Augustin pour deux lettres dans lesquelles l’administration était blâmée. Qu’il me soit permis de dire que toujours j’ai aimé et estimé Mr Vizilier. Malheureusement la crainte m’a empêchée de manifester ces sentiments. On m’avait menacé de me reléguer aux extrémités du diocèse, dans le cas où j’entretiendrai des relations avec ce cher collègue que son talent rendait redoutable. Je demande pardon à Dieu et à Mr Vizilier de cette indigne lâcheté.

 Je passais quelques semaines au presbytère de la cathédrale, attendant avec une vive impatience mon départ pour Médéah. S.A.R. Mgr le Duc d’Aumale que j’avais connu aux expéditions, venait d’être nommé commandant supérieur de la province du Titteri.  Le gouverneur demanda aux autorités compétentes qu’un prêtre, un médecin, un chirurgien et un pharmacien fussent attachés à la personne du Prince et fussent nommés à la résidence de Médéah. Mgr Dupuch me fit l’honneur de me désigner pour cette mission. Comme à Mustapha, je fus obligé de tout créer, église, presbytère, école, il n’y avait rien. Grâce à la protection toute puissante du fils du roi, et au bon concours du génie militaire, la jolie mosquée d’Ahmed fut transformée en église sous le vocable de Saint Henri patron du Prince. On disposa en presbytère une des plus belles maisons mauresques. J’obtins même un vaste terrain pour cimetière, car jusque là on enterrait les morts un peu partout. Tout près du cimetière se trouvait une vieille vigne avec une vieille masure arabe. Je fis donner l’une et l’autre à la cure. Ce fut au retour d’une expédition commandée par le Duc d’Aumale que la jolie petite église fut bénie. Pendant la nuit (décembre 1842) une grande quantité de neige était tombée. Le Prince et tout son état major et sa garnison entière assistèrent à la messe qui suivit la cérémonie. Après l’évangile, j’adressais au Prince une allocution qui fut reproduite par les journaux de l’époque et dont quelques morceaux ont été cités dans un ouvrage qui a pour titre « Illustration de l’histoire de l’Algérie » par Mr Roy.

  Le Prince resta dix mois dans son commandement. Pendant ce laps de temps il fit plusieurs expéditions. Je l'accompagnais dans presque toutes ses expéditions. J'assistais à la prise de la Smala , ce magnifique fait d'armes, du tout entier au courage et au sang froid du jeune général. Le Duc d’Aumale me proposa pour la décoration et certes je l’avais bien méritée. Les souffrances que j’endurais dans cette expédition étaient affreuses. Je passais deux jours sans manger ni boire. Sous un ciel de feu, blessé par mon cheval, je fus obligé de faire la route à pied de Taguin jusqu’à Médéah.

 Le Duc d’Aumale était un Prince accompli. L’illustre Maréchal Bugeaud, qui s’entendait si bien en fait d’hommes, le jugeait digne de gouverner la France et le général Cavaignac qui lui avait immédiatement succédé (après le général Mary Monge), après avoir examiné les travaux du jeune Prince, témoigna son étonnement de sa capacité. Je n’oublierai jamais les quelques mois passés avec de lui.

 Sa présence fut très heureuse à la province du Titteri et surtout à la ville de Médéah. Dans les commencements de Juin comme il se disposait d’entrer de nouveau en campagne, il reçut l’ordre du Roi de retourner en France. On craignait que les grosses chaleurs n’altérassent une santé aussi précieuse. Puis on voulait faire connaître au pays celui qui venait de se couvrir de gloire au confins du désert. Le Dimanche de la fête de Dieu, qui tombait cette année le 18 Juin, veille de son départ, après l’évangile, j’adressais au Prince quelques paroles de remerciements et d’adieu. Il avait bien mérité de la religion. Médéah lui devait son église, son presbytère, son école. La reine en témoignage de haute daigna m’envoyer par Mr le Baron Janvier aide de camp de S.A.R. Mgr le Duc d’Aumale, un riche ostensoir en vermeil accompagné d’une belle lettre.  J’ai gardé la lettre et j’ai laissé à l’église de Médéah, l’ostensoir, en souvenir du Prince et du premier curé.

 Il y avait pas longtemps que le Prince avait quitté Médéah, lorsque Mgr Dupuch fit annoncer son arrivée.  Il fut accueilli avec tous les honneurs dus à son rang et à ses vertus.  Le général Mary Monge, qui avait succédé au fils du Roi dans le commandement de la province, reçut le prélat à l’hôtel du gouvernement. Mgr Dupuch fut si content de tout ce qu’il vit et entendit, qu’il me nomma Chanoine honoraire. Sa visite terminée il voulut que je l’accompagnasse à Milianah. Le général Bever nous y reçut avec cette bienveillance ordinaire des officiers français. Milianah n’avait pas encore de prêtre. J’offris à Mgr d’y rester comme curé et comme pour prendre possession, je me mis aussitôt notre arrivée à confesser et à administrer dans les hôpitaux les soldats malades. Je lui offris d’aller partout ailleurs pour y établir le culte. Sa grandeur se contenta de cette manifestation. Arrivés aux gorges de la Chiffa, je priais Mgr de me laisser retourner à Médéah à cause de la fête de l’Assomption que l’église célébrait dans trois jours. Il ne le voulut pas et insista au contraire pour que je l’accompagnasse à Alger. Mr l’abbé Pelletan était alors archiprêtre. Il me connaissait depuis le commencement. Il m’avait vu à Bordeaux et à Nîmes. Nous avions fait ensemble le voyage à Rome. A Nîmes, il avait entendu parler de moi par mes supérieurs et mes collègues. Son estime et son affection étaient alors ce qu’elles ont toujours été et ce qu’elles sont encore aujourd’hui. En attendant Mgr Dupuch raconter tout ce qui avait été fait à Médéah et tout ce qu’il avait vu de ses propres yeux, il le pria de m’attacher à la cathédrale en qualité de vicaire administrateur. On me demanda au préalable mon consentement que je crus ne pouvoir refuser à la volonté d’un supérieur et au désir d’un ami. Le jour de l’Assomption je fus installé Chanoine administrateur et le soir je prêchais aux vêpres. Le lendemain je retournais à Médéah pour y régler toutes choses et attendre mon successeur qui était un ancien maréchal des logis chef des cuirassiers.  Mr l’abbé Darthon avait conservé quelque peu ses habitudes de soldat. Ce fut là, la cause de ses affreux malheurs, victime du despotisme épiscopal, il se retira dans une ferme qu’il possédait dans les environs de Médéah et y vécut de la charité de ses anciens paroissiens. Ce n’est que quatre ans après que l’évêque Pavy, touché des réclamations publiques, plus que des souffrances de ce pauvre prêtre, consentit de lui donner la place d’aumônier des dernières prières. C’est là qu’il est mort dans la pratique de toutes les vertus. 

Me voila donc vicaire administrateur et chanoine honoraire à la cathédrale. J’occupais cette place depuis 1843 jusqu’en 1849, époque où j’ai été nommé curé de Saint Augustin. Malgré mes nouvelles fonctions je continuais à suivre les colonnes expéditionnaires. Mgr Dupuch était plein d’égards et d’attention à mon endroit. Je l’accompagnais dans toutes ses courses. Je puis le dire, une fois, je lui ai sauvé la vie. Nous allions à Taza, le temps était affreux et le tonnerre grondait, la pluie tombait à gros torrents ;  la mule qu’il montait prit peur et elle allait être entraînée dans l’abîme si je ne m’étais précipité au milieu du torrent pour l’arrêter. Mgr Dupuch m’en conserva toujours gratitude. Pas un dîner ne se donner à l’évêché que je n’y fusse invité et dans ce temps ils étaient fréquents et somptueux malgré la pauvreté de l’évêque. Mr L’abbé Dagret, qui était premier grand vicaire, et qui me connaissait aussi depuis le commencement, voyait sans envie ces témoignages de bienveillance de la part de Sa Grandeur. Il n’honorait des siens. La gloire du prêtre était la gloire de l’évêque et du grand vicaire, son honneur, leur honneur. Ils cherchaient l’un et l’autre toutes les occasions de le faire paraître et de le mettre en évidence. O temps ! O mœurs ! Aujourd’hui tout ce que le prêtre s’attribue, ou tout ce que l’opinion publique lui accorde, est regardé comme une soustraction, une injure faite à la dignité épiscopale. Toujours abattant la tête des pavots les plus élevés, c’est ce qui se pratique dans l’Eglise d’Afrique.

 Les choses en étaient là. J’avais rendu des services si signalés à l’Algérie. J’avais l’estime et l’affection de mon évêque et de mes collègues. L’estime et l’affection des Princes de la Maison d’Orléans du Maréchal Bugeaud, des généraux Changarnier, Cavaignac, Lamoricière, Bedeau et autres. Dans mille circonstances tous m’en avaient donné témoignages plus ou moins éclatants. J’apprends que deux nouvelles places de Chanoine  avaient été créées en faveur de deux prêtres français qui n’avaient jamais mis les pieds sur le sol africain.  Mr. L’abbé Bernadou, tout récemment sorti du séminaire de  St Sulpice, était imposé par Mr Soult alors ministre de la guerre. Mr l’abbé x vicaire d’une paroisse de Paris avait aussi une puissante recommandation, une dette considérable contractée par Mgr Dupuch envers Mr Schouab son neveu. Cette double nomination m’indigna, autant et plus qu’elle avait indigné mes collègues.  Un jour que nous en causions avec l’abbé Moutero, homme d’un sens droit et grand amateur de justice et que je lui exprimais ma peine de ce passe droit, il me conseilla de m’adresser directement à sa Grandeur. Ce conseil me plut et en sortant de la maison des chanoines, j’entre à l’évêché ; Mgr Dupuch récitait son bréviaire dans le grand salon. J’étais ému et mon émotion paraissait dans ma voix et dans ma démarche ; mon visage était pourpre. Mgr Dupuch s’aperçut de prime abord de ce qui se passait en moi. Je lui demandais respectueusement la permission de lui parler, il me fit signe de la main de m’asseoir sur un des canapés, ajoutant qu’il allait être à moi. En effet, après quelques minutes, le sourire sur les lèvres, il vint s’asseoir près de moi et me prenant la main, il la porta sur son front en disant : « l’abbé Roudil, touchez mon front, comme il est chaud, n’est ce pas qu’il est brûlant ? »  - «  c’est vrai Mgr, lui réponds dis-je, mais malheureusement vous n’êtes pas le seul dont le front soit brûlant. Je ne dois pas vous laisser ignorer que la nomination des nouveaux chanoines m’a profondément affligée, il me semble que la justice voulait que la récompense fut accordée à ceux qui depuis des années supportent la chaleur des jours et le froid des nuits, Laban ne se conduisait pas ainsi à l’égard de Jacob. Je n’aurais jamais cru qu’un évêque me fit un passe-droit semblable ». Il comprit la justesse de mes observations ainsi que l’amertume de mon âme et sans rien perdre de son angélique douceur il me dit « Hélas que voulez vous mon ami, j’ai eu la main forcée. Soyez tranquille, il reste encore deux autres places de chanoines, sûrement vous en aurez une, je vous le promets. »

-« Mais Mgr, puisque vous m’en croyez digne, pourquoi ne me la donneriez vous pas aujourd’hui ? »

- « C’est impossible, le gouvernement seul crée les places de chanoines, puisque lui seul donne le traitement ».

-« Mais Mgr, si j’obtenais moi-même cette création ».

-« Très volontiers, reprit l’évêque, vous avez des amis puissants, je vous donnerai des lettres de recommandation, partez pour Paris ».

 Quelques jours après je voguais vers la terre de France emportant des lettres de recommandation pour la Reine, le Duc d’Aumale, le Maréchal Soult, Mr Martin du Nord, ministre de la justice, pour Mgr Sibour évêque de Digne et Mgr Cart évêque de Nîmes. Mgr Dupuch écrivit même à l’abbé Bernadou, le nouveau Chanoine, afin qu’il me recommanda à son frère qui était alors un des membres influents de la chambre des députés.  Point de doute, la volonté de Mgr Dupuch était que je fus chanoine. Je m’arrêtais deux jours à Digne et deux jours à Nîmes. Mgr Sibour et Mgr Cart me donnèrent des lettres de recommandation pour le ministre de la justice et des cultes. L’accueil de ces deux illustres saints prélats et en particulier Mgr Sibour ne s’effaça jamais de ma mémoire. Tant que je vivrais, je me souviendrai que le martyr de haine sacerdotale, voulait me donner la pièce la plus belle de son palais, se déranger de ses habitudes, assister à la messe que je célébrais dans sa chapelle avec ses propres ornements. Mgr Cart me fit l’honneur de son palais et de sa table. Jamais place de chanoine n’a été sollicitée  par d’aussi nombreuses et d’aussi puissantes recommandations. Aussi, il faut le dire, je trouvais à Paris tout le monde parfaitement disposé en ma faveur ; la Reine, le Prince, le Ministre de la Guerre. Mr Vauchelle, directeur des affaires de l’Algérie, me recommanda le mercredi de passer le samedi suivant en ses bureaux, qu’il me donnerait mes titres. Malheureusement, Mr Fullmann, chef de bureau au ministère de la guerre que je n’avais par eu le temps de voir, consulté par le directeur des affaires de l’Algérie, montra qu’il n’y avait pas de fonds votés. Mr Vauchelle m’exprima tous ses regrets. Il me promit sûrement que la place serait créée en ma faveur l’année suivante, que des fonds seraient demandés à la Chambre. Le ministre m’exprima le même regret et fit la même promesse. Il la consigna même dans un écrit authentique que je conserve précieusement.

 Pendant mon séjour à Paris j’eu l’honneur de voir la Reine Marie Améllie qui m’accueillit avec la plus tendre bienveillance. Je ne ferai point ici l’éloge de cette princesse admirable qui portait sur son front la triple couronne de la royauté, de la vertu et du malheur. Tous ceux qui ont eu le bonheur de la connaître me comprendront, les autres croiront peut être à la flatterie. Sa Majesté me fit plusieurs questions sur l’état de la religion en Algérie, sur les rapports de l’armée et du sacerdoce. Sa joie fut grande, bien grande, d’apprendre qu’officiers et soldats se montraient respectueux pour les prêtres, qu’ils se prêtaient volontiers à ces pompes du culte, qu’ils les rehausser même de leur présence. Sa Majesté daigna prononcer un nom de général avec de très grands éloges : « Celui-là me dit-elle est un homme bien religieux. Nous l’aimons beaucoup, c’est le général Bedeau ». Sa Majesté m’exprima son contentement de ma conduite envers son Altesse Royale Mgr le Duc d’Aumale pendant son séjour à Médéah et pendant les diverses et brillantes expéditions qu’il avait commandées. Elle daigna m’annoncer le prochain départ du Duc de Montpensier pour l’Afrique, afin de d’assister à l’expédition que le Maréchal Bugeaud préparait dans l’Ouarsenis. Elle m’exprima le désir de me voir accompagner le Prince. Je le lui promis et me hâtais de retourner afin d’être prêt. A quelque temps de là, nous nous mettions en marche à travers ces effroyables rochers, nous nous battions contre ces farouches montagnards. L’expédition fut courte, difficile mais heureuse.

 Ce fut pendant cette expédition que je baptisais une petite bédouine, âgée d’environ 3 ans. Son père et sa mère cachés dans une grotte, eurent la témérité de tirer sur un soldat de l’extrême arrière garde. Immédiatement ils étaient tombés sous une grêle de balles. La pauvre enfant que sa mère tenait entre ses bras fut elle-même blessée par une balle qui la traversa de part en part. C’est donc couverte de son sang et du sang de ses parents qu’elle fut apportée au bivouac. Le capitaine de Valdan , de l’état major général, qui avait deux garçons voulut bien l’adopter croyant faire un cadeau précieux à sa femme. Cette pauvre petite était très souffrante et le médecin ne donnait que très peu d’espoir sur sa guérison. Soir et matin je venais m’informer des nouvelles de sa santé. Je ne voulais pas la laisser mourir sans baptême. Un jour donc, pendant qu’on faisait les préparatifs de combat, contre une tribu qui nous avait poursuivis à coups de fusil et par la chute d’énormes quartiers de rochers pendant que nous traversions un chemin effroyable entre deux montagnes, je m’approchais de la petite bédouine, qu’une bédouine prisonnière tenait dans ses mains ; nous avions un grand nombre de vieillards, de femmes et d’enfants que nous avions faits prisonniers dans plusieurs razzias et que nous gardions comme otages. Et pour ne pas froisser le sentiment religieux, je fis semblant de donner à boire à l’enfant, ensuite je fis comme si je voulais lui laver le visage car elle était toute couverte de poussière. Enfin je répandis sur son front l’eau régénératrice en prononçant les paroles sacrées. Je lui donnais les noms de Marie Amélie Antoinette, en souvenir de la Reine des Français, du Duc de Montpensier et de la femme du Capitaine de Valdan. Pour mieux dissimuler encore, je donnais à boire à quelques enfants et leur lavais le visage, mais comme cette opération se serait prolongée indéfiniment, ces vieilles femmes et enfants demandant à grands cris à boire, je m’élançais à cheval pour rejoindre la colonne qui était déjà assez éloignée, laissant les bagages et les prisonniers à la garde d’un bataillon et de deux pièces de campagne.

 La petite Marie Amélie Antoinette reçut pendant toute l’expédition les soins les plus tendres et les plus assidus de la part de nos infirmiers. Les prisonniers ayant été rendus, ce furent nos braves soldats qui à tour de rôle furent chargés de notre pauvre orpheline. Ils la portaient sur un cacolet et couchée sur leurs genoux sur une peau de mouton. Plusieurs fois j’ai admiré la patience et l’attention de ces braves soldats. Une mère n’aurait pu en avoir davantage. Conduite à Besançon auprès de la famille du capitaine de Valdan, son père adoptif, elle fut placée dans un couvent où elle fit sa première communion dans des sentiments de grande piété. Dieu depuis lors la rappelée au ciel. Puisse t-elle y prier pour sa première patrie, pour le bien de son peuple et aussi pour le prêtre qui l’a régénérée en Jésus Christ.  

 C’étaient au retour de cette expédition que Mgr le Duc de Montpensier demanda au Maréchal Bugeaud la décoration, rappelant les anciennes propositions des généraux Lamoricière, Changarnier, et tout dernièrement celle du Duc d’Aumale après la prise de la Smala. Le Maréchal s’y refusa d’abord, tout en protestant de son estime et de son affection pour moi, mais il craignait que  Mgr Dupuch ne lui proposait à décorer ses amis et connaissances comme cela s’est fait depuis que Mgr Pavy est devenu évêque.

 Rappel historique 

 Marie Amélie Thérèse de Bourbon, princesse des Deux-Siciles, puis duchesse d'Orléans, puis reine des Français, née à Caserte le 26 avril 1782 et morte à Claremont (Royaume-Uni) le 24 mars 1866, est la 6e fille du roi Ferdinand Ier des Deux-Siciles (1751-1825) et de la reine Marie-Caroline (1752-1814).

Le 25 novembre 1809, à Palerme, elle épouse Louis Philippe d'Orléans (1773-1850), ci-devant duc de Chartres, fils aîné de Louise Marie Adélaïde de Bourbon (petite-fille d'un bâtard du roi Louis XIV de France et de sa maîtresse Françoise Athénaïs de Rochechouart) et de Philippe Égalité.

Ils auront dix enfants :

1.       Ferdinand-Philippe d'Orléans (né le 3 septembre 1810), prince du sang, duc de Chartres, deviendra prince royal et duc d'Orléans ;

2.       Louise d'Orléans (née le 3 avril 1812), princesse du sang, deviendra princesse Louise d'Orléans puis reine des Belges ;

3.       Marie d'Orléans (née le 12 avril 1813), princesse du sang, deviendra princesse Marie d'Orléans puis duchesse de Wurtemberg ;

4.       Louis d'Orléans (né le 25 octobre 1814), prince du sang, duc de Nemours ;

5.       Françoise d'Orléans (née le 28 mars 1816), princesse du sang ;

6.       Clémentine d'Orléans (née le 3 juin 1817), princesse du sang, deviendra princesse Clémentine d'Orléans puis princesse de Saxe Cobourg Gotha et duchesse en Saxe ;

7.       François d'Orléans (né le 14 août 1818), prince du sang, prince de Joinville ;

8.       Charles d'Orléans (né le 1er janvier 1820), prince du sang, duc de Penthièvre ;

9.       Henri d'Orléans (né le 16 janvier 1822), prince du sang, duc d'Aumale ;

10.      Antoine d'Orléans (né le 31 juillet 1824), prince du sang, duc de Montpensier, deviendra infant d'Espagne.

En 1814, Louis Philippe d'Orléans reçoit le titre de duc d'Orléans, puis en 1830 il devient roi des Français sous le nom de Louis-Philippe Ier, jusqu'en 1848. À l'annonce de cet avènement, Marie Amélie aurait dit, en larmes : « Quelle catastrophe ! ». Toute sa vie, elle fut un exemple de dignité et de loyauté, d'amour pour son époux et ses enfants, tout en restant à l'écart des affaires politiques.

En 1840, Marie Amélie de Bourbon donne son nom à la ville d'Amélie-les-Bains-Palalda, dans les Pyrénées-Orientales.

Après la révolution de 1848, elle s'exile avec son époux en Angleterre, à Claremont, dans le Surrey, sous le titre de courtoisie de « comtesse de Neuilly ».

Elle survécut seize ans à Louis-Philippe et mourut le 24 mars 1866.

A suivre ....

 

La Prise d'Alger ... 5 Juillet 1830

 Le 26 Mai 1830 une première escadre de la marine royale mettait le cap sur Alger. L’Amiral Duperré commandant l’escadre, ordonna à la flotte de se retirer à Majorque suite à des vents contraires. Le 10 Juin la flotte reprend la mer et le 12 Juin arrive en vue d’Alger. Le débarquement s’effectua sous les ordres du Général de Bourmont du 14 au 16 Juin dans la presqu’île de Sidi Ferruch. En quelques heures la presqu’île fut occupée sans combat. Bourmont y établit son quartier général.

 La progression vers Alger fut ralentie par une forte résistance rencontrée au camp turc de Staouëli. L’Agha Ibrahim, gendre d’Hussein, Dey d’Alger, y commandait les troupes de la Régence soit environ 50 000 hommes et composée de la milice turque, de Koulouglis, de Maures, d’Arabes et de Kabyles. La bataille fut très rude et le camp fut investi le 19 Juin à midi. La progression fut encore freinée à Sidi-Kalef où le corps expéditionnaire subit de lourdes pertes ainsi qu’à Fort l’Empereur, citadelle située à 1 kilomètre de la Kasbah. Il fallut quatre jours de siège pour en venir à bout. Les turcs firent sauter la poudrière, ce qui donna lieu à une immense explosion.

 Le 4 Juillet vers deux heures de l’après-midi, le secrétaire du DEY vint se présenter au quartier général pour se renseigner sur les intentions du commandant en chef.  Peu après deux riches citoyens maures vinrent proposer à Bourmont de lui apporter, sur un plat, la tête du Dey, afin d’éviter l’occupation d’Alger.  Cet étrange cadeau fut refusé par Bourmont.  Vers quatre heures, le secrétaire du Dey, Sidi Mustapha Kadri, revint accompagné du consul d’Angleterre, M. Saint John, qui offrit une médiation aussitôt refusée. Les conditions de capitulation fixées par Bourmont furent acceptées par le Dey et signées le 5 Juillet 1830.

 L’acte de capitulation précisait que le Dey serait libre de se retirer avec sa famille et ses biens dans le lieu de son choix, que l’exercice de la religion mahométane resterait libre et que la liberté des habitants de toutes classes, leur religion, leur commerce et leur industrie ne recevraient aucune atteinte.

 Le 5 juillet 1830 à midi, les troupes défilèrent en grande tenue dans les rues d’Alger au milieu d’une population fort rare.

 Le 10 Juillet le Dey Hussein-Pacha s’embarquait à destination de Naples sur le « Jeanne d’Arc » avec 55 femmes de son Harem et une cinquantaine d’officiers de sa milice et des serviteurs.

 Le trésor de la Régence, que Bourbont fit saisir, fut évalué à  48 700 000 Francs de l’époque. Ceci couvrit largement les frais de l’expédition évalués à 43 500 000 Francs. 

 

 

Le séisme d' Orléansville

 le 9 Septembre 1954

 En ce Jeudi 9 Septembre 1954, Orléansville reposait. La cité s'était assoupie dans la tiédeur moite des dernières nuits d'été. Seul le carillon avait troublé le silence des ténèbres : Le jour avait une heure. Orléansville reposait quand le fantastique tremblement secoua la terre. Quelques instants plu tard à 1h05 exactement , la plaine du Chelif n'était plus que ruine et désolation. Un vaste cimetière où 1500 morts étaient ensevelis sous les décombres de 18 000 maisons.

 Orléansville, Ténès, Pontéba, Flatters, Hanoteau.... Le drame avait duré 20 secondes, 20 secondes qui mettaient en deuil l' Algérie entière.

 Alors commença pour toute une population le calvaire des sans-abri. Jamais, cependant, elle ne devait renoncer.

 Grâce à sa volonté extrême, Orléansville, Ténès, Pontéba, Hannoteau, malgré les rigueurs de l'hiver et les mille difficultés rencontrées, ont survécu à la catastrophe.

 

  Les Orléansvillois se souviendront encore longtemps de cette nuit du 9 Septembre et redouteront encore longtemps la colère de la terre.

 

 

Ruines de l'Hôtel Baudouin

 

                                                     Séisme d' Orléansville

 Plan de situation du Séisme    

 

Hommage au Père Charles de Foucauld

par Daniel Rops de l'Académie Française

  C'est à l'occasion du quarantième anniversaire de sa mort que l'académicien français Daniel Rops a écrit cet hommage au père Charles de Foucauld.

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 En ce 40e anniversaire de sa mort( 1er Décembre 1956), qu'on fête avec éclat, est-il figure plus actuelle que celle du Père de Foucauld ? Croyants ou incroyants voient en l'ermite de Tamanrasset le symbole de ce que la France civilisée, humaine, courageuse, apportait à l'Afrique.

 A la fin de la matinée du 5 Mars 1897, un inconnu se présenta à la porte des religieuses Clarisses de Nazareth et demanda à être embauché comme jardinier.

 La soeur tourière demeura un instant interdite. Avec sa longue blouse à capuchon, rayée bleu et blanc, son pantalon de cotonnade délavé, son turban maladroitement enroulé, ses sandales éculées et poussiéreuses, il paraissait un mendiant plutôt qu'un travailleur.

 Mais il s'exprimait en un français impeccable et, de toute la personne de ce petit homme brun, décharné aux yeux enfoncés et brillants, émanaient en dépit de sa tenue misérable, une dignité et une force sereine qui imposaient.

  - Les Pères franciscains de Jaffa m'ont dit que votre communauté cherchait un jardinier, ma soeur, et je suis venu ...

 Puis il ajouta encore  :

   - C'est la fête de Sainte Colette aujourd'hui, n'est-ce pas ?

 La bonne soeur sourit : un homme qui s'exprimait si bien et connaissait Sainte Colette, la grande réformatrice des Clarisses ne pouvait être qu'un homme de Dieu.

 Homme de Dieu, d'ailleurs, l'étrange visiteur le parut encore davantage quand, ayant demandé la permission d'entrer dans la chapelle, il ne resta pas moins de trois heures à adorer le Crucifix, dans la même position, sans même s'apercevoir que la bonne soeur revenait de temps en temps le regarder, avec une admiration mêlée de stupeur inquiète. Elle était allée prévenir sa supérieure la Mère Saint-Michel qui avait doucement souri.

   - Je sais avait-elle répondu, quand il aura terminé ses oraisons, menez le au logement au fond du jardin et installez le avec soin.

 La soeur tourière ne devait pas être au bout de ses surprises. Impossible d'installer le nouveau jardinier dans le petit logement propret qui lui est destiné : il ne veut qu'une pauvre cabane dans un enclos solitaire en lisière de la bourgade. Il refuse tout lit, tout matelas, toute couverture et les nuits du printemps en Galilée sont fraîches.

 Quand on lui parle des repas et de la façon dont on les lui donnera, il hoche la tête et répond avec un bon sourire, qu'une poignée de graines pilées dans l'eau lui suffira amplement.

  Bientôt la communauté entière et toute la petite ville de Nazareth, parle du "jardinier mystérieux". Sa vie n'est-elle pas celle d'un ermite des premiers temps du plus austère des moines. "C'est un Saint, que nous avons dans notre maison" commencent à dire  les religieuses et la Mère supérieure que les franciscains de Jaffa ont renseigné, sourit encore sans répondre.

 Quand à savoir du jardinier qui il est, c'est peine perdue. Des bruits étranges et contradictoires circulent bien sur son compte, mais nul ne songerait à l'interroger. Les uns disent que c'est un ancien Père Trappistes venu à Nazareth pour vivre dans une solitude plus complète encore; les autres que c'est un officier français. Lui, ne parle à quiconque, sauf pour les strictes besoins de son travail. Un jour qu'au bureau de poste, un commerçant bavard et indiscret lui a demandé s'il était vrai qu'en France il avait "la situation de Comte", le bon sourire a reparu sur la face maigre et barbue du jardinier, qui s'est borné à répondre : "Je suis un ancien soldat".

 Qui parmi tous ceux qui le voit ainsi vivre, pourraient deviner, que la tunique brune et le tablier du jardinier des Clarisses, se cache un ancien Lieutenant du 4e Régiment des chasseurs d'Afrique, le Vicomte Charles de Foucauld.

 Si un homme ne fut jamais reconquis par le Seigneur de haute lutte, ce fut bien le gros garçon vantard, paresseux, dissipé, qui, Sous-lieutenant de 23 ans, aux hussards de Pont-à-Mousson s'amusait à étonner la petite ville par ses dépenses folles et ses extravagances

 Orphelin à 8 ans, élevé par un grand-père faible, il n'avait fait d'études que déplorables, n'avait pu être reçu à l'école de Saint-Cyr qu'un des derniers, avait perdu toute foi, toute piété et même presque toute règle de morale.

 Jetant l'argent par les fenêtres, s'habillant de façon ridicule, courant dès que possible à Paris y chercher de tristes amusements, on eut dit qu'il s'appliquait à donner de lui la pire image.

 En 1887, cependant, il avait alors 23 ans, une circonstance fortuite l'avait arraché à lui même, il avait pressenti en lui une meilleure étoffe que celle qu'il étalait.

 Son régiment devenu le 4e Régiment d'Afrique, fut jeté au combat contre un chef algérien, qui dans le Sud Oranais prêchait la guerre sainte contre les Français. Foucauld, qui alors se trouvait en congé, et en profitait à Evian pour continuer ses désordres, bondit à la nouvelle. Casino, plages, jeux, quand ses camarades se battaient. Il vola à Oran, reprit son uniforme et rejoignit son escadron.

 Dans cette campagne, qui fut rude, il se révéla un chef, énergique et courageux, sachant supporter gaiement toutes les fatigues, s'occupant activement de ses hommes. Les soldats avaient arraché en lui, les guenilles du fêtard et l'Afrique, la dure et austère Afrique, avait commencée à exercer sur lui, son impérieux attrait.

 Il ne devait plus se séparer d'elle. Il y a dans ce continent, pour ceux qui le connaissent, un charme qui ne ressemble à nul autre. Ses vastes horizons, la nudité de ses paysages désertiques, le splendeur jaillissante de ses oasis bleues de palmes et, étendu par ses immensités inhumaines, son grand ciel bleu, dur, criblé d'étoiles.  

 Dans la nuit tout cela prête au rêve et s'impose à l'âme avec une puissance irrésistible. Tout ceux qui ont pratiqué l'Afrique l'ont aimée. Charles de Foucauld fut de ceux là. L'insurrection matée, il décida de se consacrer à connaître et faire connaître l'Afrique.

 A cette époque, une des parties les moins explorées, était le Maroc, pays où l'Européen était si mal vu, que s'aventurer en dehors de la route officielle, dite, "chemin des ambassades" par où les représentants des divers états accrédités devaient passer pour aller aux capitales du Sultan, était tout simplement risquer la mort.

  Charles de Foucauld, décida d'aller explorer ce pays de mystère et pour cela d'apprendre l'Arabe et de se déguiser en commerçant juif afin de passer inaperçu.

 Affublé d'un caftan grenat, long comme une soutane, la tête coiffée d'une calotte rouge entourée d'un turban, un authentique juif l'accompagnait, Mardochée, d'ailleurs poltron, geignard et pas très sûr; quand à lui Foucauld, il s'était si bien déguisé, d'une tunique syrienne, d'un gilet turc, d'une culotte de toile et d'un turban que ses anciens camarades de Sétif, le rencontrant, ne le reconnurent point.

 Par Tétouan, rentré au Maroc, en juin 1883, il devait y rester jusqu'en Mai 1884, le jeune audacieux, âgé alors de 26 ans,, s'enfonça dans le Maroc hostile.. 

 Tantôt passant inaperçu, tantôt démasqué, menacé de mort et parfois aidé par des chefs locaux, il réussit à faire un voyage de plus de trois mille kilomètres, parcourant le pays en tout sens, prenant des notes et des croquis, relevant des itinéraires, étudiant la géographie, les moeurs, les arts, émerveillé de la beauté et de la richesse de ce pays encore neuf.                                             

 En maints endroits, des mots qu'il entendait, lui révélait un état d'esprit favorable à la France.

  -"Quand les Français entreront-ils ? Quand viendront-ils rétablir l'ordre, supprimer les brigandages et les guerres entre les tribus ?"

 Par Taza, Fez, Sefrou, Bou el Djad, le Tadla puis Tikirt et Tisint, sa course zigzagante le ramena sale, havre, éreinté, la bourse vide, à Mogador où le concierge du consulat de France eut bien du mal à croire qu'il avait devant lui un officier de cavalerie français !

 Certes, une belle vie d'action et d'aventures valait infiniment mieux que cette existence que dissipation et d'indolence que Charles de Foucauld avait alors menée. L'Afrique l'avait rendu à sa dignité d'homme, lui avait appris cette discipline de l'effort qu'il n'avait pas su connaître dans sa jeunesse.

 Mais elle avait fait bien plus encore. Au Maroc, ce que le voyageur avait découvert, c'était la foi religieuse. Si il y a un type d'humain que le Musulman méprise, et rejette, c'est celui qui ne croit en rien. Ne pas avoir de religion, pour lui, c'est être pire qu'un chien. A voir tous les Musulmans faire avec soins leurs prières rituelles, trois fois par jours, à rencontrer des marabouts, et les maître es Coran, savants et respectables, Charles de Foucauld en était venu à se demander, si lui, fils de chrétien, un de ses parents avait été Croisé, un autre avait servi sous les ordres de Jeanne d'Arc, un autre encore était mort, prêtre martyr, sous la révolution, ne trahissait pas un grand idéal en vivant dans l'incrédulité et le refus de Dieu.

 Le voici revenu en France où il s'est trouvé dépaysé. Retourné en Afrique, il décide un nouveau voyage, cette fois en direction du Sahara par Laghouat, les villes mystérieuses du Mzab et retour par les Chotts de Tunisie et Gabés : pour la première fois, il a découvert les solitudes du grand désert, les lents cheminements sur la piste, le silence où seule le vent poursuit sa plainte monotone. Méditant au pas rythmé de son chameau, il pense à celui qui a ordonné le monde, à qui les autres obéissent dans leur course, et qui est plus immuable que ces immuables espaces : l'Eternel !

 Quand il rentre à Paris, un hasard, dont il faut bien penser qu'il était le moyen de la Providence, le plaça en face d'un prête admirable, l'abbé Havelin. Ancien élève de l'école normale supérieure, celui-ci était en même temps qu'une âme sainte, un esprit de premier ordre, une intelligence supérieurement armée. Une des parentes de Foucauld lui parla de ce prête et, aussitôt, la voix intérieure de lui dire : " Va, il t'attend ".

 Docile, il obéit et quinze mois plus tard, on pouvait voir arriver à l'Abbaye Notre Dame des Neiges, dans ce coin sauvage des plateaux de l'Ardèche, battu par le Mistral et tout criblé de neige, un homme dont désormais la vie avait trouvé son sens.

 Sous la coule blanche des fils de Saint Bernard, le Vicomte Charles de Foucauld rejetterait loin de lui, pour toujours, le monde et sa jeunesse folle. Mais la discipline de la Trappe lui ferait-elle oublier l'Afrique et ses hommes qu'il y avait connus, honnêtes, mais vivant or de la vérité chrétienne, un autre destin ne l'appellerait-il donc pas ?

 Ce n'est pas une vie commode ni confortable que celle des trappistes : réveil en pleine nuit, longs offices, du travail manuel, jeûnes sévères, et bien de grandes âmes la jugent suffisante pour mener à Dieu dans le renoncement. Mais les saints ont des exigences particulières et ce qui convient à de simples chrétiens, leur parait à eux encore bien peu.

  Quittant la Trappe, s'enfonçant dans le complet dénuement et l'absolue solitude où nous l'avions vu à Nazareth, Charles de Foucauld poursuit une route qui le conduira jusqu'à la fin, jusqu'au Martyr.

 Pourtant sa volonté d'être "inconnu et tenu pour rien" va être mise à l'épreuve. La mère supérieure des Clarisses de Jérusalem, de qui dépendait la communauté de Nazareth, était une femme remarquable, d'une intelligence et d'une énergie peu communes. Elle avait voulu voir le jardinier dont on lui parlait tant, et l'ayant connu en peu d'instants, elle avait reconnu en lui un être missionné par Dieu. Aussitôt, elle avait pensé qu'un tel homme devait être prêtre pour pouvoir faire plus de bien. Mais, aux paroles amicale de Mère Elizabeth, frère Charles répondit :" être prêtre ce serait me montrer, je suis fait pour la vie cachée".

 Il fallut bien des exhortations, bien des remontrances, pour venir à bout de cet obstiné de l'humilité. Il rentra en France et retourna à la Trappe. En juin 1901 il recevait l'ordination. Qu'allait-il faire? Dans les retraites où il s'était préparé à être ordonné, Charles de Foucauld avait senti comme une force qui le poussait vers un nouveau destin. Des milliers de Musulmans du Maroc, ces sept ou huit millions de Sahariens, c'est à eux qu'il ira et de préférence au Maroc. C'est le Sahara qu'il choisira, plus difficile. Son intention est arrêtée, il s'installera dans le désert, en quelques postes militaires dépourvus d'aumônier et il y sera au milieu des indigènes, le témoin, le porte-parole du Christ.

 A 1500 kilomètres de Béni-Abbès, à 700 kilomètres d'In-Salah, l'ermite est absolument seul au milieu des indigènes, sans relation avec la France que le hasard de quelques caravanes, sans possibilité de secours matériel ni spirituel.

 "Faire tout mon possible pour le salut des peuples infidèles de ces contrées, dans un oubli total de moi" écrit-il dans ses notes le jour de son arrivée.  L'oubli total de soi ! lui le saint , de quelles armes dispose-t-il ? Il l'avoue lui même, uniquement de la prière et de pénitence. C'est par son exemple qu'il gagnera leur coeur. Et le miracle se produit en effet.

 

 

 Comme à Béni-Abbès, il a construit son ermitage avec les matériaux du pays, un petit groupe de cabanes misérables; comme à Béni-Abbès encore, il couche sur une claie de roseaux portée par deux murettes et il mange une triste bouillie de farine d'orge et de dattes écrasées, fade à vomir.

 Lever de nuit, longs offices, prières et visites de charité : ainsi se passent ses journées. Il a parlé aux cultivateurs, il a soigné des malades; aux femmes il appris à coudre avec des aiguilles au lieu des épines dont elles se servaient.

 Peu à peu on vient le voir. On lui demande un conseil, un arbitrage, un remède. A tous il parle de Dieu très simplement et on l'écoute. Le rôle admirable qu'il a joué à Béni-Abbès, en plein coeur du Hoggar, il le joue de même avec le même bonheur.

 Neuf ans vont passer ainsi. Neuf années de silence et de travail obscur. Peu d'incidents saillants au coeur de tant de journées de patience sainte. Une fois, il manque mourir de piqûre de vipère à cornes. (elles pullulent tant, qu'il faut surélever de 70 cm le seuil de l'ermitage pour leur interdire l'accès) et il a subi le terrible remède des Touaregs, la cautérisation au fer rouge de la plaie.

 Une autre fois encore, la mort le frôle, car il est si épuisé par les jeûnes et les fatigues qu'il a des défaillances : il faut que Laperrine prévenu lui envoie des vivres et l'ordre de manger.

 Trois fois pour de très brefs séjours, il revient en France, la dernière en amenant un jeune chef de tribu, pour qu'il puisse parler à ses compatriotes de ce qu'il a vu. Mais à peine débarqué, il a hâte de repartir. L'Afrique, la fascinante Afrique voila son horizon et son vrai destin est parmi ceux qui, maintenant l'aiment comme un des leurs.

 1913. La France s'installe définitivement dans le Hoggar. Des forts se bâtissent, des postes militaires sont fondés. A tous les officiers qui les commandent, l'ordre est donné de demander des conseils à l'ermite de Tamanrasset, l'homme qui connait le mieux au monde le massif sauvage. Le véritable chef spirituel de ce pays n'est-ce pas lui, l'ermite désarmé? De loin à la ronde on vient le consulter. Son nom est sur toutes les lèvres, de tentes en tentes, de tribu en tribu. Des conversions en a-t-il fait ? Mais n'a-t-il pas annoncé lui même qu'il ne serait pas l'avant garde du Seigneur ? Il a donné son témoignage.

 1914. Le 7 Septembre, le Père de Foucauld célébrera le neuvième anniversaire de la première messe qu'il a dite à Tamanrasset. Les officiers et les soldats qui occupent, à quelques distances, le fort Motilinsky, y viendront. Tous l'aiment  et l'admirent. Le courrier, qui deux fois par mois, va à In-Salah ne manque jamais d'arrêter ses chameaux au seuil de l'ermitage de la " Fraternité".

 

 

 Les Touaregs eux aussi célébreront cette anniversaire car le grand marabout chrétien est un objet de vénération chez eux, et leur aménokal ne fait rein sans le consulter. Tamanrasset, est-ce à cause de sa présence ? s'est développé;  le village s'est rebâti en maisons de briques; une route est commencée. Des expériences de télégraphie sans fil ont été faites et on a pu converser avec le poste de la tour Eiffel.

 Lui, l'ermite, il ne change pas; toujours la robe blanche portant le coeur rouge surmonté de la croix; toujours les vieilles sandales et le couvre-chef fait d'une étoffe mal nouée ou d'un vieux képi sans visière.

 Soudain, le 3 Septembre, la terrible nouvelle arrive : la guerre; l'Europe en feu, la France envahie. L'officier Charles de Foucauld malgré son âge, 56 ans veut partir; l'ordre lui est donné de rester à sa place, au milieu de ses populations où sa seule présence est un gage de tranquillité. Lui même, d'ailleurs, sait bien que, là où il est, il est utile. Ces tribus sahariennes qui ont fait soumission à la France parce qu'ils ont reconnu sa force, lui demeureront-elles toutes fidèles si elle est vaincue même momentanément, si elle doit retirer une partie de ses troupes.

 L'Allemagne le sait aussi et elle a agi, elle a envoyé de l'argent et des armées parmi les peuplades les plus violentes, les plus hostiles, celles du Sud de la Tripolitaine, du Fezzan.

 Des précautions sont à prendre à Tamanrasset. Au début de 1916, on bâtit un fortin avec des bastions crénelés: en cas d'attaque, toute la population pourra s'y réfugier. Le danger rôde. On a signalé des rezzous de fellagahs ( Touaregs sous influence senoussite de Lybie ) marchent dans la région.

 Le Père de Foucauld accepte de s'installer au fortin, après avoir envoyé, loin, en plaine montagne, les femmes, les vieillards, les enfants. Si une agression se produit, l'ancien Lieutenant saura soutenir un siége, puisque tel est son devoir.

 Et c'est le drame, le martyr, la réponse de Dieu.

 1er Décembre 1916, la nuit tombe, le Père est seul au fortin, son domestique en course à quelques centaines de mètres de là. Coups à la porte, l'ermite suit le long couloir étroit, par précaution on l'a fait de telle sorte q'un seul homme y puisse passer de front.

 - Qui est là ?

 - Le courrier de fort Motylinski

 Il a reconnu la voix, celle d'un harratin du village. Il ouvre. Aussitôt, une main saisit la sienne, l'attire dehors, et il se trouve au milieu d'une bande furieuse qui hurle sa victoire.

 Un traite a bien joué son coup. Et tandis que les bandits envahissent le fortin, le pillant, mettant à sac les vases sacrés, les livres liturgiques, attaché dans un coin le Père attend la mort. En vain les fellaghas le questionnent : " Quand doit arriver le convoi , Y a-t-il des soldats dans le pays ?"

 Muet, il prie, son regard déjà considère, par delà la souffrance proche, le bonheur dont l'espérance irradie dans son coeur. Brusquement deux chameliers arrivent, le courrier véritable du fort. Une salve et ils tombent.

 Le Père de Foucauld ne peut résister à ce spectacle : il esquisse un geste pour se lever, pour aller porter secours à ces deux moribonds, alors un des trois bandits qui le gardent, dirige le canon de son fusil vers lui et fait feu. La balle entre derrière l'oreille droite et sort par l'oreille gauche.  L'homme de Dieu s'abat sans un cri.

 Sa dépouille est enterrée dans le fossé qui entoure le fortin.

 

 RIVET : Distribution des concessions

 

 Les Lettres de l'Abbé SUCHET

 Futur Vicaire Général d’ALGER , L’abbé SUCHET débute son ministère en Algérie par la Kabylie à partir   de 1839.  Il entretenait une correspondance avec un ami resté en France ; Ces lettres ont été communiquées par l’Abbé CARMONA à Guy FOUDRAL .  J’en ai tiré quelques extraits qui paraîtront  tous les mois . (Henri  Pello – Historien de l’Amicale)

Extrait de la lettre du 22 avril 1839

 

  Dans une visite que nous fîmes au maréchal Valée, la Providence voulut qu'on parlât de Constantine. Aussitôt je dis au maréchal que si Constantine avait besoin de prêtre, j'irais volontiers : il me répondit que je lui ferais plaisir si je voulais y aller; mais qu'il y avait peu de colons dans cette ville, qui était tout à fait arabe; que j'y manquerais de tout, et qu'il fallait y porter jusqu'à mon lit, et surtout beaucoup d'argent, parce qu'il y faisait très cher vivre, et que le gouvernement ne me donnerait rien qu'un logement et une mosquée pour la transformer en église. Je me résignai à tout, et j'insistai pour partir dés le lendemain, si Monseigneur le permettait. Monseigneur n'était pas d'abord de cet avis; pourtant il céda aux instances du maréchal et aux miennes, et le lendemain je m'embarquai pour Bône........... Je viens de faire un second voyage à Hyppone avec Monseigneur que je suis allé prendre à Stora ou Philippeville, pour le ramener ensuite à Constantine.

 Monseigneur a eu le bonheur de célébrer la sainte messe sur ces ruines précieuses d'Hyppone, et moi j'ai eu l'insigne faveur d'y communier avec les sœurs de la Charité, dites de Saint-Joseph, que je viens d'établir à Constantine.

 Monseigneur a écrit, sur les ruines mêmes d'Hyppone, une lettre qu'il doit adresser à tous les évêques de France, pour les engager à souscrire pour chacun cent francs, afin d'élever sur ces lieux une chapelle en l'honneur du grand saint Augustin. Je pense que tous les prélats français s'empresseront de répondre à cet appel.

 Vous voyez déjà que le bon Dieu m'a consolé; il a daigné m'envoyer à Constantine pour relever les ruines de cette antique Église; mais il a voulu que je vinsse ici comme un apôtre; je ne reçois aucun traitement ni du gouvernement, ni de personne. Monseigneur n'a, pour toute l'Algérie, que le traitement, de neuf prêtres sans aucuns titres personnels, que celui de trois chanoines et de six prêtres desservants. Les trois chanoines sont MM. Pelletan, vie. gén., Dagret, secrétaire, et Monterai, curé. Les six autres prêtres sont ; un vicaire de la cathédrale d'Alger, un aumônier des hôpitaux, un curé et un vicaire à Oran, et un curé et un vicaire à Bône.

Tous les autres prêtres, et nous sommes encore six ou sept, ne sont pas payés, et le gouvernement ne paraît pas disposé à venir à notre secours, malgré les demandes réitérées de Monseigneur à ce sujet. Aussi Sa Grandeur a eu recours à la Propagation de la foi. Ces messieurs du conseil lui ont répondu que nous ne serions compris que l'année prochaine dans la répartition des fonds; parce que la distribution de cette année était faite. Nous voilà donc, dans l'Algérie, réduits à la condition des missionnaires de la Chine ou des déserts de l'Amérique. Je réclame en particulier votre haute et puissante protection pour notre pauvre église naissante de Constantine. Je n'ai de linge et d'ornements que ceux que j'ai apportés de France, point de croix, point de chandeliers, point d'ostensoir ni de bénitiers, etc.... C'est ma belle croix et mon beau christ d'ivoire que j'ai placés sur l'autel, et ma jolie petite statuette de la sainte Vierge, que les bonnes dames du Refuge, m'avaient donnée, et que j'ai placée sur un petit tronçon de colonne en marbre blanc, qui font le plus bel ornement de notre pauvre église. J'ai désiré que cette nouvelle et première église de Constantine fût sous le vocable de la sainte Vierge, de Notre Dame des sept douleurs.    

 Monseigneur l'a bien voulu, et il vient de la consacrer sous cet aimable nom de Marie!....

Oh! que nous serons puissants avec une si grande protectrice, une si bonne patronne!.... J'ai déjà établi la récitation du chapelet, tous les dimanches après vêpres. Puis nous chantons des cantiques avec nos bonnes religieuses, quelques pieux militaires et quelques excellentes dames d'officiers. Les Arabes viennent en foule à nos cérémonies, et ils paraissent stupéfaits de tout ce qu'ils voient, de tout ce qu'ils entendent ils prennent de l'eau bénite et se mettent à genoux comme nous, et remuent aussi les lèvres quand ils nous voient prier. Ils sont très curieux, ils veulent que nous leur rendions raison de tout ce qu'il y a dans l'église. Le dimanche de Pâques, les grands personnages du pays et de toute la vaste province de Constantine, avec les chefs du grand désert de Sahara, s'étaient donné rendez-vous dans notre église. Ils furent émerveillés de la tenue de nos militaires, de la musique et surtout des ornements dont j'étais revêtu en disant là sainte messe. Ils écoutèrent avec la plus grande attention le petit discours que je fis, comme s'ils l'avaient compris. Je parlai beaucoup d'eux, et les interprètes leur rendirent parfaitement mes paroles; ils s'épuisaient en remercîments après la messe, et versaient des larmes de joie en me baisant les mains. Ils voulurent que je leur expliquasse ce que c'était que cette croix de Sidnai'ssa (Jésus-Christ); cette petite statue de Leha Mariem. ( la sainte Vierge ); puis le confessionnal, les fonts baptismaux, l'autel, etc. A toutes les explications que je leur faisais, ils répondaient : Melih'Bezzef {c'est très bien) Allah iazekoum (que Dieu nous aime !....)

 Il n'y a que quelques jours que les bonnes religieuses sont à Constantine, et tous ces bons indigènes se les arrachent; ils les emmènent dans leurs maisons pour qu'elles voient leurs femmes malades; car vous savez que nul homme, excepté le mari, ne peut voir une femme arabe. Elles sont toujours enfermées dans leur maison, et quand elles sortent, ce qui arrive rarement, elles ont le visage enveloppé d'un linge blanc; on leur voit à peine les yeux. Les hommes et les enfants viennent se faire traiter chez nos bonnes sueurs. Le grand Cheik du désert y vient tous les jours; il a, m'a-t-il dit, plus de confiance aux maraboutes froncis ( c'est ainsi qu'ils appellent les religieuses, saintes françaises ), qu'à tous les médecins du monde Vraiment les dispositions de ces bons Arabes, le respect, l'affection qu'ils portent aux prêtres et aux religieuses, nous étonnent et nous remplissent d'admiration.

 Monseigneur, qui vient de nous quitter pour retourner à Alger, en est dans l'enchantement; il me disait qu'il s'imaginait rêver, tant les choses qu'il voyait lui paraissaient incroyables. Nous ne savons pas les desseins de l'adorable Providence sur ces peuples; mais, en vérité, nous croirions facilement que le temps de sa miséricorde pour eux approche.... Les religieuses surtout sont appelées à faire un bien immense à ces peuples. La différence du langage est un grand obstacle au bien qu'on pourrait opérer dans ces contrées. Que n'avons-nous, comme les Apôtres, le don des langues, et surtout que n'avons-nous leur sainteté!........ Priez, je vous en conjure, et faites prier pour nous et pour ces pauvres habitants de l'Algérie.

 Nous nous préparons à célébrer pompeusement et, 'par-dessus tout, saintement, le mois de Marie à Constantine. Nos beaux cantiques de France retentiront sous les voûtes de notre mosquée catholique; la musique des régiments viendra se joindre à nous. Nous aurons prières. salut,bénédiction;rien n'y manquera, pas même le concours de nos Arabes, de nos Juifs, qui s'en retourneront bénis, sinon sanctifiés. Si vos bonnes âmes de Tours étaient bien aimables, elles se cotiseraient pour nous envoyer une statue de la Sainte Vierge et un Chemin de la croix; le petit nombre de chrétiens de la pauvre Église naissante de Constantine, ainsi que leur pauvre Pasteur en seraient on ne peut plus reconnaissants !

  Si vous pouviez vous-même. Monsieur et bien cher ami; m'envoyer à Constantine, sous l'adresse du lieutenant général, baron de Galbois, commandant supérieur des provinces de Constantine et de Bône, la caisse de livres que vous m'aviez dit d'offrir de votre part à Monseigneur d'Alger, vous nous rendriez le plus important service : nous n'avons absolument aucun livre de piété ni de prières, pas même un seul catéchisme. H a fallu que j'en composasse un pour nos enfants et pour les Arabes; ni croix, ni chapelets, ni médailles, etc. Je vous en prie, venez, venez donc à notre secours.......

 Je dois vous dire que, quoique je ne touche aucun traitement de personne, je n'ai pourtant manqué de rien depuis que j'ai quitté Tours. D'abord, j'avais de l'argent pour faire ma route, et il m'en reste encore un peu. Ensuite, j'ai été reçu et traité avec honneur et cordialité joyeuse dans tous les camps français que j'ai traversés pour arriver à Constantine, et ici je suis jusqu'à présent hébergé et logé chez le général de Galbois, dans le magnifique palais d'Achmet-bey. Puis, Monseigneur m'a confié, quelque indigne que j'en sois, comme vous le savez, le titre et la charge de vicaire général; et il parle de me faire revenir bientôt auprès de lui, à Alger. Je vous avoue que j'aimerais mieux rester à Constantine. Je suis si bien ici avec mes vingt-cinq mille Arabes et mes quatre à cinq cents colons, dont le nombre, à la vérité, s'accroît tous les jours. J'ai encore dans la province de Constantine, à Philippeville, près de mille colons de tous les États européens; puis plusieurs camps français où il faut de temps en temps aller exercer le ministère, et puis encore j'aime bien mes bons Arabes. Nous n'avons point de familles mores, qui forment, presque seules, la population de la province d'Alger. Ces Mores sont une nation corrompue, mauvaise, tandis que nos Arabes sont les vrais descendants d'Ismaël; ils ont les moeurs pures et toutes patriarcales. Nous sommes ici tout à fait au centre de la Numidie, dont Cyrta ( Constantine ) était la capitale; elle est remplie de ruines romaines très bien conservées; nous avons découvert dernièrement celles d'un magnifique temple chrétien, détruit par les Vandales. Les bases des colonnes ont vingt pieds de circonférence, et ce temple avait cinquante-deux colonnes. Il était bâti dans la partie la plus élevée de la ville; aussi un ancien historien de ces temps-là dit qu'on voyait de très loin le temple de Constantine, Le Rummel ou Oued. el kabit, entoure presque toute la ville en s'engouffrant dans des rochers au sommet desquels la ville est bâtie. Je m'arrête. Je n'en finirais pas, si je voulais vous parler de l'aspect du pays, des costumes bizarres de ses habitants, etc. Je vous écrirai plus tard les remarques que j'aurai faites, et je vous donnerai une description détaillée de tout ce qu'il y a de plus intéressant dans ces contrées si singulières.

 On n'a jamais bien connu l'Afrique : c'était pourtant, après l'Italie, le pays le plus fréquenté par les Romains, ce peuple géant qui a laissé à chaque pas dans ce pays des traces de sa grandeur et de sa puissance; je veux seulement vous dire que je ne suis ici qu'à huit lieues de.Milève, si célèbre par saint Optât, son évêque, et à dix lieues de Tagaste, la patrie du grand saint Augustin. La première, que les Arabes appellent Milah, est habitée par 4.000 Arabes, et une Garnison française de 300 hommes, et Tagaste, que les Arabes nomment Tagsa n'est plus qu'un monceau de belles ruines sur lesquelles s'élèvent quelques, tentes arabes en peaux de chameau. Je ne puis m'empêcher avant de terminer mon long journal, de vous raconter un fait qui vous montrera quelles sont les bonnes dispositions des Arabes envers nous et notre sainte religion. On m'avait dit qu'il y avait dans une mosquée, dite la Sainte, une chaire de Mahomet, qui était un chef-d'oeuvre de sculpture arabe; la tentation me prit de la demander pour notre église catholique. J'allai donc un jour trouver Sidi hamonda, le hakem ou gouverneur de Constantine, et son vieux père, le grand Cheik ou chef de la religion de toute la province de Constantine et du grand désert. J'ai le bonheur d'être très lié avec ces deux puissants personnages; je leur demandai de me céder cette chaire remarquable, et leur dis que le grand Sidnai'ssa (Jésus-Christ) les bénirait. A l'instant ils me l'accordèrent avec des démonstrations de joie et de bonheur, d'avoir pu faire quelque chose en faveur de notre sainte religion. Ils me donnèrent aussitôt soixante Arabes pour que je fisse transporter moi-même ce magnifique objet dans notre église catholique. J'entrai avec eux dans leur sainte mosquée, pour faire prendre cette chaire qui fut portée pompeusement par ces bons Arabes, dans les rues de Constantine, avec l'applaudissement général de tous les habitants, colons et indigènes. Je recommande d'une manière toute particulière l'Église naissante de Constantine et son pauvre pasteur aux prières des associés de la Propagation de la foi et du Rosaire Vivant. Je vais m'occuper à établir ces deux saintes associations dans la province de Constantine, dont je suis spécialement chargé.

 Votre bien honoré et dévoué ami,

Extrait de la lettre du 18 MAI 1839

  

CONSTANTINE, le 18 Mai 1839.

 

 Votre lettre du 11 avril dernier s'est bienfait attendre. C'est la seule que j'aie reçue de vous depuis que je suis en Afrique. Nous ne recevons ici le courrier de France que tous les quinze jours, et, lorsqu'un courrier arrive sans nous apporter des lettres de la patrie, et surtout d'amis tels que vous, nous trouvons cela bien pénible, nous autres pauvres exilés. Je vous remercie des détails que vous me donnez sur mes petites affaires, dont vous avez bien voulu vous charger.

 Je ne sais pas si vous avez reçu toutes mes lettres, mais dans la dernière je vous disais qu'un missionnaire, comme je désire l'être, ne doit point avoir de demeure permanente ... A Constantine, on manque de tout comme au fond des déserts de l'Amérique. Le nombre des colons n'augmente pas, cela n'est pas même possible dans l'état où en sont les choses, et nous sommes forcés de convenir que ce n'est pas un mal; car, jusqu'à présent, les colons qui sont venus s'établir sur quelque point de l'Afrique que ce soit, gâtent et paralysent tout le bien qu'on pourrait faire aux indigènes, et reculeraient plutôt qu'ils n'avanceraient leur civilisation; et si la province de Constantine est la meilleure de toute la colonie, c'est parce qu'elle a moins de colons, et que le gouvernement y est tout à fait militaire.

 Puisque vous voulez bien prendre quelque intérêt à ce que je fais ici en Afrique, je vais vous dire que j'ai fait venir à Constantine, quatre sœurs de la Charité, dites religieuses de Saint-Joseph, dont madame la baronne de Vialart est Supérieure générale. Cette dame, qui jouit de la plus haute considération dans toute l'Algérie, où elle est depuis 4 ans avec des religieuses, et où elle a fait et fait encore un bien immense en se chargeant de tous les genres de bonnes oeuvres; cette dame, dis-je, peut, par son concours, m'aider puissamment dans mon ministère. Ces bonnes sueurs qu'elle m'a amenées elle-même, avec Mgr d'Alger qui est venu les installer, ont été un véritable événement pour Constantine et pour toute la  rovince. Leur arrivée ici a même, en ce moment, un grand retentissement dans le désert. Le Cheik-el-Arab qui se trouvait ces jours derniers à Constantine, voulait emmener ces bonnes sœurs dans le désert de Sahara dont il est le grand chef, pour y soigner les malades et y instruire les enfants. Il leur protestait qu'elles seraient chéries dans le désert, comme dans les grandes villes de France; qu'elles y seraient comme des souveraines. Ces bonnes sœurs viennent de guérir ce grand et terrible chef d'une indisposition assez grave; il allait se faire soigner chez elles, deux fois par jour, comme un enfant.

  Depuis qu'elles sont ici, il y a foule, du matin au soir, de malades indigènes de toutes les couleurs, et deux d'entre elles sont continuellement occupées à visiter les malades à domicile; partout on se les arrache, surtout les dames arabes les plus notables de la ville, qui ont pour elles l'affection la plus tendre; comme ces pauvres dames arabes ne sortent jamais, elles sont enchantées, enthousiasmées de voir auprès d'elles des religieuses françaises, et comme ces religieuses savent parler arabe, elles causent beaucoup avec elles. Elles ne les quittent jamais sans que ces pauvres musulmanes demandent elles-mêmes à baiser Sidnaïssa Allah ( ou le Christ que les religieuses portent sur leur poitrine). C'est vraiment étonnant, la vénération et la confiance qu'elles ont inspirées dans la ville et dans toute la province, car des malades des tribus éloignées viennent aussi sue faire soigner par elles. Leur présence ici produira, je n'en doute pas, un effet prodigieux et hâtera singulièrement la civilisation, si ce n'est la conversion de ces pauvres peuples.

  Au premier mai, jour de la Saint-Philippe, nous avons eu une importante et bien touchante cérémonie. C'est le saint sacrifice de la messe, que j'ai eu le bonheur de célébrer, en plein air, sous la voûte du ciel, sur les bords du Rumel, au milieu d'une vaste plaine entourée de petits mamelons qui étaient couverts d'Arabes. Toute la ville s'y était rendue en masse, et toute la province et le grand désert : étaient représentés par les chefs des tribus et les notables des familles.

Jamais une aussi nombreuse et singulière réunion n'avait eu lieu en Afrique. Au milieu, d'un carré immense formé par les troupes françaises, s'élevait un autel de gazon qu'on avait parsemé de fleurs, et couvert de couronnes et de lauriers que je dois bénir pour être distribués plus tard aux vainqueurs des jeux. Au-dessus de cet autel s'élevait un magnifique trophée d'armes, ombragé par le drapeau du prophète Mahomet, par celui de la province, et par le drapeau français. Au-dessus de ce trophée singulier s'élevait majestueusement la croix de notre divin Sauveur, qui était en effet le seul vainqueur à qui on décernait ce beau triomphe. Tous les grands dignitaires indigènes et !es notables de la ville et de la province, voulurent accompagner le général et son état-major dans le carré des troupes, tout auprès de l'autel; ils assistèrent à la célébration de la sainte messe, avec une espèce d'étonnement qui ressemblait à l'admiration; tous s'inclinèrent comme les Français au moment, de l'élévation, et leurs peuples, témoins des hommages que leurs chefs rendaient au Dieu des chrétiens, firent comme eux. Jamais pareil spectacle, ce me semble, n'a été donné à la terre d'Afrique; mon émotion était à son comble. Avant la messe je ne pus m'empêcher de me retourner vers cette immense et si extraordinaire assemblée, et de lui faire part des sentiments qui remplissaient mon cœur. Les interprètes arabes rendirent tout aussitôt et fidèlement mes paroles, et, à la fin de la cérémonie, tous vinrent me complimenter et me baiser la main. Je ne vous parle pas maintenant des jeux, des luttes, des carrousels qui terminèrent la journée; on avait fait dresser une tente pour lés religieuses et pour moi; nous fumes témoins de ces jeux, et les religieuses furent choisies pour couronner les vainqueurs. Jamais rien de plus bizarre et de plus touchant en même temps que de voir ces Africains noirs, cuivrés ou blancs, s'agenouiller devant des religieuses françaises, et recevoir sur leurs têtes, eux, ces farouches enfants du désert, des couronnes de la main timide et tremblante d’humbles sœurs de la charité.

Extrait de la lettre du 4 septembre 1839

  Nous mangeâmes comme eux et avec eux assis parterre, ou plutôt sur de riches coussins placés sur un sur un beau tapis qui nous servait de table. Chacun prenait avec les doigts et au même plat ce qu'il voulait manger, et nous buvions tous dans la même coupe d'argent, remplie d'eau parfumée. Après le dîner, le mari et la femme voulurent que je leur parlasse de la religion chrétienne. Croyant d'abord que c'était par politesse pour nous ( comme étant avec des religieuses et un prêtre ), je ne m'empressais pas de satisfaire à leurs questions; alors ils mirent entre mes mains un livre qu'on appelle Alphabet des Saints, dont chaque lettre sert d'initiale à un nom des Saints les plus illustres de l'Église catholique, et le mari me dit avec émotion : J'ai acheté moi-même ce livre à Alger pour m'apprendre la religion catholique que je veux connaître; je veux que mon épouse et mes enfants la connaissent aussi, et c'est pour cela que je vous ai confié mes deux fils, pour qu'ils apprennent votre religion, en même temps qu'ils apprendront la langue française. Pendant qu'il me parlait ainsi, son épouse regardait fixement la croix que les religieuses portent sur leur poitrine. Elle demanda tout à coup à baiser Sidna'issa ( Jésus-Christ. ) La sueur lui ayant présenté sa croix, elle la pressa vivement sur ses lèvres.., puis l'ayant retournée et voyant de l'autre côté l'effigie de la sainte Vierge, elle s'écria : .Ah! Léîé Mariem !.. puis elle la baisa avec attendrissement... Après cette scène touchante et le langage du mari, je ne doutai plus de leur bonne foi. Alors je donnai une petite statuette de la sainte Vierge au mari, une médaille aussi de la sainte Vierge à son épouse et à sa fille.

 J'aurais bien voulu avoir une croix pour la leur donner. Ils suspendirent aussitôt ces médailles à leur cou. Je leur dis : Puisque vous aimez tant Léîé Mariem, il faut lui faire tous les jours, le matin, à midi et le soir, cette petite prière :»Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs. Aussitôt ils voulurent que je leur répétasse plusieurs fois cette prière, et la femme alla chercher un stylet en roseau dont les Arabes se servent pour écrire, et elle écrivit sur un cahier cette prière, en arabe et en français. Les voyant si bien disposés, je leur récitai, ou plutôt je leur lus le Pater, VÂve et le Credo, que j'avais fait traduire en arabe; ils m'arrêtaient a chaque mot pour le leur expliquer; ils écoutaient mes explications avec un grand respect mêlé d'admiration, et ils me disaient d'une manière très expressive :»Qu'il est bon votre Dieu! il est aussi le nôtre, car nous n'en avons qu'un comme vous». Ils comprirent assez bien qu'il y a deux natures en Jésus-Christ et une seule personne, et que c'est la nature humaine qui a souffert; qu'il est mort comme homme et non comme Dieu; qu'il est ressuscité, etc. Ils maudissaient de bon coeur les Juifs qui ont fait mourir Sidna'issa si bon. Ils comprirent aussi assez bien le mystère de l'incarnation et le culte que nous rendons à Marie comme mère du fils de Dieu fait homme... Après cet entretien, qui me jetait dans le ravissement, ils me prièrent avec instance de revenir les voir souvent; vous pouvez bien penser que je n'y manquerai pas.

 Nous allâmes ensuite faire une promenade dans un bois d'orangers, de grenadiers et d'oliviers qui couvre cette campagne; nous rencontrâmes dans ce bois quelques Kabyles qui travaillaient, d'autres qui dormaient couchés sous les arbres. Le bruit se répandit bientôt dans leur tribu, qui n'est pas loin de là, que le marabout français et les religieuses étaient dans ces parages. Dans quelques instants, nous vîmes arriver le chef de la tribu, gros vieillard à barbe blanche, tout réjoui et très gracieux; il était accompagné d'une troupe d'autres Kabyles, qui apportaient du lait et des fruits. Ce bon vieillard fit mettre à terre ce lait et les fruits; nous; nous assîmes sur l'herbe et nous fîmes avec ces braves et fiers kabyles un joyeux petit repas. Ces pauvres sauvages n'avaient jamais mangé en meilleure compagnie, aussi ils ne se possédaient pas de joie : Je vous laisse à juger si nous étions heureux nous-mêmes.

 Il faut vous dire que maintenant, en ma qualité de Marabout français et sous le patronage des sœurs de Charité à qui je sers d'aide-major auprès des malades qu'elles vont visiter, je pénètre dans l'intérieur de toutes les maisons arabes, fermées jusqu'alors à fout homme quel qu'il soit, excepté au maître de la maison. Je suis reçu et fêté encore plus quo les sœurs de Charité, parce qu'ils savent que le.marabout français est beaucoup au-dessus d'elles; aussi ils m'appellent tous mon Père : ( Bababi. ); je crois qu'il n'y a que ce moyen qui puisse mettre les prêtres en rapport intime avec les Musulmans, et leur donner auprès d'eux une grande influence. En conséquence, je m'applique en ce moment à faire un petit cours de médecine pratique. Ce cours m'est d'autant plus facile à faire, que tous les jours nous recevons, comme je vous l'ai déjà dit, plus de 80 à 100 malades arabes qui viennent se faire panser et soigner à notre infirmerie. Deux médecins français viennent, tous les deux jours, donner leurs prescriptions que j'écris et fais exécuter moi-même, en me mettant aussi à l'œuvre, au besoin. Dieu a semblé bénir cette manière de faire le bien à ces pauvres indigènes; c'est du reste ce que faisaient les apôtres, excepté qu'ils n'avaient pas besoin de médecine, et que par une seule parole, ils guérissaient les malades, et ressuscitaient les morts. Encore une fois, que n'avons-nous leur sainteté!.....

 Le bras de Dieu n'est pas raccourci.., nous verrions sans doute se renouveler les mêmes prodiges... Enfin, Dieu n'a pas manqué pourtant de venir à notre secours. Monsieur le lieutenant général baron de Galbois, à qui la religion devra tous les succès qu'elle a obtenus jusqu'à présent dans ces contrées qu'il a su pacifier, et pour le bonheur desquelles il semble s'être dévoué tout entier, ce digne commandant supérieur de cette province vient d'être l'instrument dont Dieu s'est ; servi pour une œuvre de charité qui aura, je n'en doute pas, les plus heureux résultats. Depuis quelque temps je lui avais demandé s'il n'y aurait pas possibilité dé régulariser davantage les soins que les sœurs donnent aux malades et aux pauvres, et de les étendre sur un plus grand nombre d'individus, et surtout de les rendre plus efficaces, en faisant allouer par les Arabes eux-mêmes, des fonds pour l'établissement d'un hospice pour les indigènes et d'une caisse de bienfaisance pour les aumônes qu'on pourrait distribuer plus régulièrement à leurs pauvres. Monsieur le général accueillit ma demande avec le plus grand empressement. Il proposa, dés le lendemain, aux notables indigènes de la ville, la fondation de ce double établissement. Cette, proposition fut accueillie avec joie, et ces bons Arabes ont voté, séance tenante, des fonds pour l'établissement d'un hospice indigène et d'une caisse d'aumônes, sous la direction de nos bonnes sœurs de Charité. On mit aussitôt la main à l'œuvre, et une grande et belle salle, attenant a notre mosquée catholique, a été convertie, arrangée.

Lettres édifiantes et curieuses de l'abbé Suchet—cahier 1—p. 14

Extrait de la lettre du 23 septembre 1839 

  Puisque j'ai commencé à vous parler de moi, je vais vous dire quelles sont mes occupations ordinaires0. D'abord l'administration de ma paroisse ne m'occupe pas beaucoup. J'ai dit qu'il y avait au moins 400 colons à Constantine, et il n'y en a, tout au plus, que 250 : voilà tous mes paroissiens catholiques... Mais, comme je mets au nombre de mes paroissiens les vingt-cinq mille indigènes, ma paroisse acquiert une certaine importance. Néanmoins les mariages, les baptêmes et les enterrements m'occupent pas beaucoup; je n'ai point non plus de longues séances au confessionnal. J'ai le bonheur de célébrer la sainte messe tous les jours; mais je n'ai presque personne qui y assiste. Le dimanche je la dis à neuf heures; c'est une messe militaire à grand orchestre, à laquelle assistent très régulièrement et pieusement, M. le lieutenant général, les principaux officiers de la garnison de Constantine et, un détachement de soldats. Nos quelques colons y viennent aussi, mais souvent nos Arabes et nos Juifs sont en majorité. Nous avons les vêpres à trois heures, puis le chant des cantiques et le chapelet; nous avons aussi à cet exercice quelques bons militaires et quelques Arabes. Je visite aussi souvent les cinq hôpitaux militaires de Constantine, qui ont, dans ce moment ci, près de huit cents malades; ce sont eux qui me donnent le plus d'enterrements à faire, quoique, grâces à Dieu, ils ne soient pas trop fréquents. Au premier enterrement que je fis, je ne saurais vous dire ce qui se passa dans mon âme : c'était ma première cérémonie publique. C'était la première fois que la croix du Sauveur des hommes était portée dans les rues de Constantine.... La chose qui me frappa davantage, c'est que les enfants de chœur et moi, qu'on voyait pour la première fois en habit de chœur dans les rues; nos chants, l'imposante escorte de militaires qui accompagnait le convoi funèbre, ces roulements lugubres de tambours couverts d'un drap noir, ces décharges de fusils, etc., toute cette cérémonie enfin, si nouvelle et si extraordinaire pour ces bons Arabes, paraissait moins les surprendre, les toucher que la vue de la croix sur laquelle semblaient se porter tous leurs regards et toute leur attention... Oh! comme je priais de bon cœur et avec attendrissement en passant dans les rues de Constantine, au milieu de cette foule de peuple qui obstruait mon passage!..

 Je priais, non seulement pour le mort que j'accompagnais à sa dernière demeure, mais plus encore pour tous ces peuples musulmans et juifs que les ténèbres de l'erreur enveloppent comme dans un linceul et que l'ignorance et la corruption retiennent comme des morts dans leur sépulcre... Jamais les psaumes et les prières des morts ne m'avaient paru plus touchants que dans cette circonstance où je les appliquais à tous ces peuples infidèles de l'Afrique et surtout de Constantine. Tout le cortège semblait partager mes sentiments. MM. les sous-officiers firent placer sur la tombe du défunt cette inscription : Ici repose le corps de Jean-Louis-Emile de la Morlière, sergent-major au 2Ï'me régiment de ligne, né le 22 août 1815, à Saint-Quentin (Aisne) décédé à Constantine le 13 juin 1839. Le premier, depuis 1.400 ans, inhumé à Constantine avec la pompe des cérémonies religieuses de î 'Église Catholique. Je vous ai promis dans une précédente lettre, de vous parler de l'aspect du pays que j'habite. Ce ne sera pas plus belle page de mes descriptions.

L'Algérie en général, mais surtout la province de Constantine, ressemble, en ce moment, à un vaste désert. Point d'arbres, pas la moindre verdure, pas un brin d'herbe; partout une terre desséchée, brûlée; des montagnes dépouillées des  rochers nus, rien pour reposer, pour récréer la vue, pas même une seule masure qui annonce au moins que des hommes habitent ce désert : : car vous savez que les tribus sont rares et éloignées les unes des autres. Et puis, la vue de ces quelques tentes en poils de chameaux, noires et déchirées, où se réfugient quelques Arabes de couleur cuivrée, couverts de haillons, n'est pas un spectacle bien ravissant. Quels contrastes frappants, nous disions nous tous, pauvres exilés, quand, dimanche dernier, du haut du rocher où est située Constantine, nous jetions les yeux autour de nous, et que nous comparions cette triste contrée à nos belles campagnes de France, à ces arbres, à ces prairies, à ces rivières, a ces superbes maisons de campagne,.. à cette vie surtout qui anime tout ce sublime tableau... Ici, tout est silencieux, tout est. mort.., on n'entend pas même le chant d'un oiseau; du reste, il n'y en a presque pas, on ne voit que quelques hirondelles qui nous viennent sans doute de France... ( Peut-être de la grande fenêtre du fond de l'église des Carmes... ) Puis quantité d'oiseaux de proie, des aigles, des vautours, des faucons, des cigognes, etc. Puisque j'en suis à la gent volatile, je vous dirai qu'elle n'est pas sauvage comme en France; des hirondelles sont si familières qu'elles nous deviennent même importunes dans nos maisons où elles entrent et s'établissent absolument comme chez elles. Les cigognes font leurs nids sur le toit des maisons qui sont naturellement basses; elles semblent prendre plaisir à amuser les passants par le claquement précipité et cadencé de leur bec, et en leur montrant, avec un orgueil de mère, comment elles soignent leurs petits dans leurs nids... Ce qui n'est pas aussi amusant de leur part, c'est qu'elles apportent sur nos toits d'énormes serpents vivants dont elles se nourrissent, elles et leurs petits, et ces serpents, qui leur échappent souvent, se glissent sous les tuiles et s'insinuent ainsi dans nos maisons, et nous font des peurs épouvantables. L'autre jour, j'entendis de l'église, crier une de nos sœurs de Charité qui était aux prises avec un de ces reptiles de plus de trois pieds de long, et gros, sans exagération, comme le bras d’un petit enfant : j'accourus à l'instant, et j'eus le bonheur de le tuer, et de finir ainsi un combat qui aurait pu devenir  tragique pour la. pauvre sœur. Pour garder le souvenir de cet événement mémorable, les sœurs ont voulu que l'énorme serpent fût empaillé et conservé, suspendu au plancher de leur salon.

 Quelques jours après, j'en tuai un autre de la même taille, au moment où il entrait comme moi dans, notre église. Il y a aussi quantité de scorpions très venimeux, mais il s'en trouve heureusement peu à Constantine. Pour les quadrupèdes ils sont en général peu .farouches, peu sauvages, excepté les lions, les hyènes, les tigres, etc. Je. n'ai pas encore vu de lions, 

 Lettres édifiantes et curieuses de l'abbé Suchet—cahier 1—p. 16

Extrait de la lettre du 22 juillet 1840

  Nous partîmes de Bône, le 6 juillet, à 7 heures du matin, montés sur de mauvais chevaux, avec un harnachement plus mauvais encore; nous suivions une petite caravane de spahis de Bône qui se rendait à la Calle. Nous traversâmes la Seybouse dans un bac, vers l'endroit où était autrefois le fameux port d'Hyppône. Après une heure de marche, nous trouvâmes un grand douar de la tribu des Béni Ourdjine; il faisait très chaud; nous demandâmes du lait qu'une jeune femme vint nous offrir sur nos montures d'où nous n'étions pas descendus. Je lui donnai une pièce de monnaie malgré les réclamations de mes compagnons de voyage qui me disaient que ce n'était pas l'usage; et, malgré l'usage contraire, notre Bédouine reçut avec plaisir mon argent. J'ai su depuis qu'on avait beaucoup parlé dans tout le douar de la générosité du marabouth français et qu'on l'avait beaucoup loué. Le corps des spahis de Bône est composé, presque exclusivement, de cavaliers indigènes que le gouvernement paie 2 fr. 50 c. par jour, à charge, par eux, de se nourrir et de s'équiper. Ces spahis, presque tous jeunes pères de famille, restent habituellement dans leurs douars, dans le cercle de Bône et de la Calle, lorsqu'on n'a pas besoin de leurs services; alors on ne les paie pas, et quand on en a besoin on les avertit quelques jours d'avance de se rendre à tel point qu'on leur désigne; ils n'y ont jamais manqué depuis leur formation. Ce sont des soldats vraiment attachés et dévoués aux Français : ils y trouvent bien un peu leur intérêt sous tous les rapports. Donc, un fort détachement de ces spahis nous attendait auprès d'une Djenima ( église ) ou petit marabouth, le seul bâti en pierres qu'il y eût dans toute cette vaste contrée, car hors des villes, dans les tribus, quelque riches et nombreuses qu'elles soient, il n'y a point de mosquée, aucun point de réunion pour prier. Aussi, je doute fort que ces pauvres Arabes nomades soient de bons musulmans. Il y a pourtant des espèces d'églises ou minarets en plein champ. Je n'ai rien vu de plus misérable que ces minarets. Ce sont quatre soliveaux plantés en carré dans la terre, entre lesquels est un petit plancher fait avec des branches et des roseaux recouverts de paille. Ils appellent cette espèce de cabane, nonella. C'est là que le modzzin ou le marabouth se tient juché tout le jour, exposé à un soleil brûlant, afin d'appeler de temps en temps ses frères à la prière.

 Pour la djenima dont je viens de vous parler, elle est sur un petit tertre, entourée de figuiers et de pampres qui forment là un agréable oasis. C'est sous ces ombrages qu'étaient couchés nos bons spahis, à côté de leurs paisibles et caressants chevaux. Après une courte halte, le capitaine français, M. de Nouvisole, commanda à la colonne de se mettre en marche.

 La trompette ne sonna pas le boute-selle, par la raison qu'on ne peut pas conduire ces cavaliers indigènes au son de la trompette; ils ne le comprendraient pas; on a même assez de peine à leur faire comprendre le commandement par le moyen de quelques mots arabes que leurs officiers et sous-officiers, presque tous Français, sont obligés d'apprendre et de leur répéter cent fois, à tue-tête, pour se faire obéir... On nous organisa aussi en bataille avec ces spahis, et nous marchions à la tête de la colonne avec le capitaine et ses officiers. Arrivés à l'embouchure de la Mafrag qui est une rivière très profonde et très dangereuse à passer lorsqu'elle est enflée par les eaux de la mer, nous mîmes pied à terre. En un clin d'oeil les chevaux sont dessellés; puis, nos farouches spahis poussent un effroyable hourra que les chevaux comprennent fort bien; aussitôt, nous voyons ces chevaux s'élancer tous ensemble dans le fleuve, en répondant, par leurs lamentables hennissements, aux cris de leurs maîtres. Jamais je n'avais vu ni entendu un pareil vacarme. Les voilà tous se secouant et bondissant sur la rive opposée, puis, regardant de notre côté et frappant du pied la terre, ils semblaient appeler et attendre impatiemment leurs cavaliers. Nous passâmes le fleuve dans le bac,et quelques minutes après nous défilions au galop sur le rivage de la mer qui venait baigner les pieds de nos chevaux. Nous arrivâmes, le soir, à 8 heures, au milieu de deux grands douars de la vaste et puissante tribu de Seibahh. Le capitaine fit dresser sa tente entre les douars qui sont la résidence des deux cheiks de cette immense tribu. Là, nous dînâmes militairement et gaiement avec notre capitaine et ses officiers. Un des cheiks, nommé Ben-Djedide, vint nous présenter ses hommages et nous fit apporter du couscous après notre dîner. Ce n'était pas sa faute, s'il venait si tard, ne prévoyant pas notre arrivée, il n'avait pu nous faire préparer un dîner. Un de ses fils, âgé de 17 à 18 ans, ne nous quitta pas de toute la soirée, et dîna avec nous. J'étais étonné que l'autre cheik, nommé Ben-Akroutz, qu'on dit être le premier cheik de la tribu, n'eût pas paru. Je sus, plus tard, qu'il y avait rivalité entre les deux cheiks, et que le grand, ayant vu son rival venir auprès de nous avant qu'il eût pu y arriver lui-même, s'en était trouvé piqué, et n'avait pas voulu paraître. Mais, comme je me promenais, à la chute du jour, en récitant mon chapelet pour ces pauvres sauvages, un jeune enfant, de 11 à 12 ans, m'aborda d'un air aimable, me baisa la main, puis me la saisissant fortement, il m'entraînait en me disant en arabe: « Viens, viens sous la tente de mon père, c'est lui qui est le grand cheik, il te donnera du lait, des dattes, du bon couscous, il te recevra bien, il sera si content de te voir »

 En parlant ainsi, nous arrivions à sa tente; il voit sa mère qui portait sur son dos, à la manière des Bédouines, son petit enfant de 18 mois, et s'écrie: « Maman, maman, voilà le marabouth français que je t'amène, il est bien bon, je l'aime beaucoup...» Notre amitié, comme vous voyez, fut bientôt formée; je lui avais adressé en chemin quelques mots tendres et bienveillants, comme en inspirent ordinairement les enfants; je lui avais donné une médaille de la sainte Vierge.

Lettres édifiantes et curieuses de l'abbé Suchet—cahier 1— p. 5

 Les Emigrants des Iles Baléares

 Pourquoi les émigrants des Iles Baléares étaient ils recherchés au début de la colonisation en Algérie ?

 Monsieur Guy TUDURY a fait paraître en 1992 : « La prodigieuse histoire des Mahonnais en Algérie ». Ce livre contient des reproductions des lettres échangées entre l’administration centrale et les consuls délivrant les visas. Vous trouverez ci dessous la reproduction de correspondances qui ne manque pas de sel !!!

 Régence d’Alger

 Intendance Civile

  Alger, le 6 Novembre 1832

 Monsieur le Consul général.

  L’ordre que vous avez reçu de S.E. le Ministre des Affaires étrangères qui défend de viser les passeports aux Espagnols pour les ports de la Régence d’Alger fut sollicité dans le temps par messieurs les Généraux Berthezéne et Boyer. Le but de ces autorités était d’empêcher à Alger et Oran l’affluence d’une population sans ressource et dont la présence pouvait devenir pour la colonisation un obstacle plutôt qu’un moyen.

 Un an d’expérience nous a démontré que la décision du Ministre des Affaires étrangères aurait besoin de quelques modifications. D’abord nous avons remarqué que les Espagnols qui ont trouvé le moyen de pénétrer dans la Régence sont des gens qui, à Alger, Oran et Bône exercent la plus grande partie des professions utiles. Un peu de complaisance de votre part, Monsieur le Consul général, pour les hommes pourvus de quelques moyens d’existence tel qu’un petit capital, des marchandises, une profession, ne violerait pas l’esprit de la décision sollicitée par nos prédécesseurs et vous ne vous désobligerez nullement en leur accordant des passeports.

 Vis-à-vis des femmes surtout, si elles étaient jeunes, une indulgence plus grande de votre part rendrait maintenant un véritable service à notre armée. Les soldats qui la composent sont tous jeunes et peu occupés ; deux circonstances qui leur font regretter plus vivement les passe-temps et les douceurs dont ils jouissaient dans la mère patrie. Le devoir des chefs est de chercher un remède à ces regrets pour empêcher les dérèglements et la nostalgie qui en sont les suites terribles.  

 Le plus infaillible de nous tous peut être réprouvé par une morale austère ; mais la charité compatit à des besoins qu’elle ne peut réprimer. L’intérêt, bien entendu finit par les diriger  au profit d’une morale plus large. La tolérance pour certaine faiblesse du soldat est la sauvegarde de son courage, de la santé et la discipline. C’est par elle qu’à Alger et Oran des troupes nombreuses se sont maintenues en contact avec la population indigène sans qu’aucun scandale ne soit venu affliger la jalousie des Maures ou des Juifs.

 A Bône, ce malheur serait possible puisque la population indigène a émigré presque en totalité. Tous les autres inconvénients de la rareté des femmes sont imminents pour la garnison. Aussi, c’est surtout aux Espagnols qui voudraient se diriger vers Bône que le Conseil supérieur d’administration vous prie de ne pas refuser de passeports. A Bône, en comptant les femmes de tous âges qui s’y trouvent actuellement, une pour soixante trois hommes.

Le Maître de requêtes au Conseil d’Etat, Intendant civil de la Régence.

 Le Consul de France à Palma : A. Linares.

Pour copies conformes.

Palma, le 6 Décembre 1832

 

Lettre au vice-Consul de Ciutadella.

 Palma, le 6 Décembre 1832

 Monsieur,

  J’ai l’honneur de vous envoyer la copie d’une lettre que je viens de recevoir de Monsieur l’Intendant Civil de la Régence à Alger. Vous jugerez que cette lettre n’est pas de nature à être publiée ; vous y verrez que des considérations puissantes font désirer que des femmes encore jeunes puissent se rendre à Alger et notamment à Bône. Vous voudriez donc ne pas refuser le visa des passeports à toutes celles qui annonceraient l’intention d’aller en Afrique. Vous pourrez même, sans en faire l’objet d’une communication officielle, dire ouvertement que vous êtes autorisé à ne point vous opposer au départ pour la colonie française en Afrique, des personnes qui s’y trouvent désignées dans la lettre de Monsieur l’Intendant Civil de la Régence.

      Recevez, Monsieur, l’assurance de ma considération distinguée.

 Le Consul de France à Palma : A. LINARES

«  Honni soit qui mal y pense »

 

Histoire des Trappistes en Algérie

Les moines de TIBHIRINE

 L' An de grâce 1843, le jour de l'exaltation de la Sainte-Croix (14 septembre) l'aventure des Cîteaux recommençait en Afrique un groupe de douze moines de Notre Dame d'Aiguebelle dans la Drôme (fondée en 1137 dans la filiation de Cîteaux), conduits par le père François-Régis posaient la première pierre, ils posaient la première pierre du premier monastère cistercien au nord du Sahara.

*Le père abbé fondateur, Dom Orsise avait souhaité implanter cette abbaye à Hippone, pour placer son rayonnement futur sous le patronage de St Augustin. Le Général Bugeaud, Gouverneur d'Algérie, ne retint pas le projet car Hippone était trop loin d'Alger.
*La Trappe d'Afrique où Notre-dame de Staouèli de l'ordre cistercien de la stricte observance (trappistes) a été édifiée à l'emplacement de Staouèli "la terre des Saints" qui suivit le débarquement de
Sidi Ferruch à 17 km à l'Ouest d'Alger le 14 Juin 1830, dont le site est dominé par un marabout vénéré, sur une concession de 1020 hectares.

 Un arrêté du 11 juillet 1843 autorise l’Ordre des Cisterciens, a créer un établissement agricole pour développer une agriculture moderne, assurer la formation des futurs agriculteurs, et apporter tous les services aux colons. Les débuts sont très durs, en 1847, 10 moines meurent de fièvre, mais tous les monastères cisterciens de France envoient des remplaçants.
*Monseigneur
Dupuch, premier évêque d'Alger bénissait la première pierre de Notre Dame de Staouèli, en présence du maréchal Bugeaud le 14Septembre 1843. C'est le 20Août 1843 que le père François Régis prend possession officiellement de la concession couverte d'épineuses broussailles, d'un sol aride, desséché, envahie par les palmiers nains et infestée de bêtes sauvages. L'impression de chaos naturel, d'hostilité de la végétation resurgit pour faire apparaître, en contraste l'héroïsme des pionniers.
*Dans un rapport au gouvernement, le maréchal
Bugeaud ne craignait pas d'écrire "Les trappistes, je les ai adoptés comme des enfants très intéressants de la grande famille coloniale et j'ai pris la résolution de les faire réussir, malgré toutes les difficultés...". Depuis, on sait comment, en dépit de tous les obstacles, les religieux laboureurs contemplatifs parvinrent à fertiliser ce coin d'Algérie, qui devint rapidement un centre très vivant de rayonnement spirituel et de bienfaits matériels.
*Le bâtiment fut consacré le 30 août 1845 et érigé en Abbaye l'année suivante, avec pour prieur Dom François Régis. En 1848, il y avait déjà plus de 100 pères trappistes qui mettaient en valeur une importante propriété agricole.
*Dans la cour de l'abbaye, au milieu d'un bouquet de 10 palmiers était édifiée une croix rapidement remplacée par une statue de la vierge, en effet, les chrétiens d'Algérie vouaient un culte à Marie. Celle-ci devint un lieu de pèlerinage très fréquenté, y compris par des pèlerins venant d'Europe. Les guides de l'époque précisent que le frère concierge vendait aux visiteurs des médailles et des chapelets (où l'on retrouve la croix, la vierge, les palmiers et l'inscription N.D. de Staouéli, priez pour nous.. Et les Musulmans.
*Le maréchal Bugeaud "voulut encore essayer de la colonisation (au sens propre du terme, donc Romain) par la main des moines". C'était des religieux qui crurent possible de faire venir en Algérie, sous la Monarchie de juillet et le Second Empire, une partie des 100.000 enfants trouvés, dénombrés en Métropole. Il y a eu d'autres établissements religieux ce fut donc aussi une "colonisation", donc civilisation d'inspiration religieuse.
*Les pertes en vies humaines furent très lourdes à Staouéli. Puisant leurs forces dans une vie monastique exigeante et dans la devise de Staouëli "ENSE CRUCE ET ARATRO" (Par l'Epée Par la Croix et Par le Charme). Ces trois leviers avec lesquels ont peut lever le monde.: "Il y a autant de courage à s'exposer aux maladies mortelles qu'entraîne la culture des terres qu'à s'exposer devant l'ennemi", Annales de Staouèli-1862. ils réussirent difficilement à maîtriser la situation dans un pays alors malsain. Renforcés constamment par de nouveaux essaims envoyés par les monastères d'Aiguebeile de la Melleray (Loire-Atlantique) et de Bellefontaine (Maine-et-Loire) ils réalisèrent une exploitation qui fut alors saluée comme une mise en valeur exceptionnelle du pays selon la tradition cistercienne du Moyen Age. 450 hectares de vignobles, 25 hectares d'agrumes, 30 hectares plantés de géraniums, un ensemble complexe de technologies adaptées aux potentialités économiques de la région ne représentent qu'une partie du palmarès.
*Sans rien concéder de l'idéal de vie contemplative, l'abbaye Notre Dame de Staouëli a contribué à la croissance de l'église dans cette partie de l'Afrique du Nord en puisant dans les fruits de sa production. Le monastère a construit, en effet, plusieurs petites églises, des écoles, des dispensaires. Il subventionnait les oeuvres du clergé et venait en aide aux plus défavorisés.
*Ainsi le Monastère, sa ferme modèle et ses industries servirent les intérêts tant spirituels que matériels de ce pays neuf, organisé " Ense Et Ratro " (avec l'épée et la charrue) par le Maréchal Bugeaud et ses soldats, mais éduqué " Cruse Et Aratro " (avec la croix et la charrue) par Dom François Régis et ses moines c'est la première page, et combien glorieuse, de l'histoire de l'action missionnaire des Trappistes au XlXe siècle.
*Napoléon III honora en 1865, de sa visite le monastère alors si plein de promesses pour l'avenir. Il compte alors plus de 100 moines, 3 fermes, toutes sortes d’activités agricoles, artisanales, et de formation. Le vignoble est constitué de cépages venus de France « espar ou mourvèdre, morastel, carignan , aramon ». Celui-ci est abandonné rapidement car il est fragile et ne résiste pas au sirocco. Ce vignoble atteint rapidement 350 ha. et servira de base au développement du vignoble algérien lorsque le désastre phylloxérique atteindra la France (1870)
*En 1854 Dom François Régis fut nommé Procureur Général des Trappistes à Rome. Le père François Régis voulait planter sa tente en missionnaire. La croix qu'il allait montrer aux Arabes était soutenue par ses deux filles aînées : la prière et l'aumône (2 piliers de l'Islam).
*Cette fondation peut être considérée à la fois comme une création exemplaire du point de vue monastique et comme une sorte de vivante démonstration de ce que l'Occident peut prodiguer à ceux qui ayant cessé d'être des Arabes fanatiques ou extrémistes sont devenus des citoyens ou des indigènes, au cours de l'administration française.
*Cette création résulte en effet des efforts de l'alliance, de la coopération des religieux, de la population (toutes religions et ethnies confondues) des pouvoirs civils, militaires. Ces derniers ne passaient pas devant le monastère sans s'incliner profondément. C'était pour eux " la Sainte Maison " des hommes de la prière et de la pénitence. Plusieurs d'entre eux furent baptisés dans l'église du monastère et quelques-uns demandèrent même à faire l'essai de la vie religieuse résultats très appréciables si on songe qu'ils étaient obtenus en plein pays musulman toujours défiant sinon hostile et méprisant à l'égard du christianisme, qu'ils voyaient si peu ou si mal pratiqué.
*1904 : séparation de l'Eglise et de l'Etat français. En métropole, c'était la période confuse et dramatique des inventaires et des expulsions. Bien qu'ils ne fussent pas réellement menacés, les moines de Staouëli n'eurent pas confiance et votaient au " chapitre ", la liquidation de leur abbaye et de vente de la propriété avec tous ses équipements, pour échapper à l'éventualité d'une expulsion et d'une confiscation. Acte dressé le 21 octobre 1904 au profit des " Messieurs Lucien Jules et Charles Borgeaud citoyens suisses ". La famille Borgeaud (française ensuite) une des plus riches d'Algérie, alliée plus tard aux Savary, a joué un rôle croissant dans l'histoire de l'Algérie de 1904 à 1962.

*Dans le désarroi et la confusion, les moines se réfugiaient en Italie à Maguzzano au monastère de Sainte Marie. Maguzzano s'élève sur une légère éminence à un kilomètre environ de la rive Sud Ouest du Lac de Garde, qu'il domine de 75 m. il s'ensuivit une longue interruption (30 ans) de la présence monastique en Afrique du Nord. il ne reste plus que leur souvenir demeuré très cher au cœur des "Algériens" toutes confessions et ethnies confondues, qui avaient pour la Trappe de Staouëli une profonde affection.
*En mars 1934, les survivants de Staouëli ont salué avec émotion de généreux confrères de Notre-Dame de la Délivrance (Fondation en Yougoslavie du Monastère Français de Notre-Dame des Dombes) qui s'en allaient reprendre et continuer leur oeuvre interrompue par la tourmente étatique de 1904. Grâce aux fondateurs de Notre-Dame de l'Atlas, accueillis avec enthousiasme par les missionnaires et le clergé de l'Algérie française.
*Notre-Dame de l'Atlas fut fondée en 1934 parle Révérend Père Dom Placide Abbé de N.D. de la Délivrance à Rajhenburg en Slovénie. Anticipant son expulsion la communauté recherche un refuge afin de limiter les persécutions communistes et les affrontements préludes à la guerre civile espagnole (1936) et à la 2è guerre mondiale sans oublier l'invasion de la Pologne etc...
*Cinq moines partent donc de Yougoslavie (3 pères et 2 frères Convers) pour l'Algérie, le 7 mars 1934. Ils saluèrent en passant leurs confrères de N.D. De Maguzzano. Nouvelle halte à N.D. Des Dombes, la maison mère. Puis à N.D. D'Aiguebelle qui se trouve sur la route. Partout le plus cordial et fraternel accueil, partout de bons encouragements. Ils ont quitté Aiguebelle le 17 mars 1934 pour jeter les bases de la fondation "Algérienne". Enfin nos voyageurs après une assez bonne traversée, arrivèrent au fort d'Alger, le 20 mars au matin.
*Accueil religieux officiel et cordial, une visite à
N.D. d'Afrique, première messe, généreuse hospitalité des Pères Blancs jusqu'au 23 mars.
*Ils se sont d'abord installés aux Ouled-Triff à Tettery au pied de l'Atlas, dans une demeure fort exiguë et très incommode où l'eau ( ressource indispensable) manquait totalement. Ils ont quitté cet endroit inhospitalier et sont descendus à Ben-Chicao où ils ont trouvé une vaste propriété et de grands bâtiments, qui auraient pu donner asile à une très nombreuse communauté, Ils furent bientôt 15.
*Malheureusement, la propriété appartenait à l'Assistance Publique et par ce fait était inaliénable. Ils n'étaient même pas locataires. Il fallut chercher autre chose gour la fondation définitive. Les recherches des pères aidés par des amis dévoués leur firent découvrir le beau domaine de Tib-Harine (le refuge N.D. de la Délivrance), avec sources abondantes et terres irrigables, à 70 km d'Alger avec une grande maison et une ferme dans un site de montagne remarquable à 1100 m. d'altitude, où un clocheton dominait les habitations comme un signe de la divine providence à fonder là, le monastère désiré au pied des Monts de l'Atlas (dans la filiation de N.D. d'Aiguebelle) à 7 km de la petite ville de Médéa. Tib-Harine qui signifie "les jardins" loin de tout village important était idéal aussi pour leur solitude monastique, sur un domaine de 400 ha. On cultive des arbres fruitiers des pays tempérés pommiers, poiriers, pêchers, abricotiers, pruniers, etc... la vigne pousse à merveille et donne un vin de première qualité.

*On installe l'ancienne propriété de Staouëli en laquelle le passé se trouve relié au présent.
*La contrée est peuplée en majeure partie d'Arabes tous agriculteurs menant une vie très primitive et pauvre par manque de motivation et d'organisation. Ici tout est pour ainsi dire à créer et un champ immense de labeur s'ouvre à l'action des moines. Ces peuples courbés depuis des siècles sous le joug musulman, rebelles en général à l'action du missionnaire ne peuvent être gagnés que par l'action de la prière, du sacrifice, du bon exemple, des oeuvres de charité.
*Mais la situation s'arrange en Yougoslavie, aussi le Révérend Père Abbé Dom Placide ne pouvant diviser sa communauté trop petite et n'ayant pas les fonds nécessaires pour acheter le domaine, jugea qu'il ne restait plus qu'une solution possible si l'on ne voulait pas abandonner Tib-Harine et ses incomparables avantages C'était de le confier à une autre abbaye du même Ordre qui en aurait la charge la fondation nouvelle des Cisterciens en Algérie. Dom Placide montra en cette circonstance toute sa grandeur d'âme et son surnaturel désintéressement en rencontrant le Révérend Père abbé de l'abbaye d'Aiguebelle, Dom Bernard, et en lui offrant de continuer sa fondation, il accepta sans tarder, envoya certains de ses moines (convers) en renfort, des moines d'Aiguebelle, de Belle-fontaine, de Melleray et des anciens de Staouëli. Il acheta le domaine dont les locaux furent rapidement aménagés pour recevoir la communauté.
*La grande croix de la fondation fut érigée dans le préau le 7 mars 1938 en la fête des Saintes Perpétue et Félicité et leurs compagnons martyrs berbères, à Carthage en l'an 203.
*A l'alerte de 1938, notre Révérend Supérieur Dom Robert, jeune encore, fut mobilisé aux Spahis de Médéa. il obtenait facilement l'autorisation de venir chaque soir passer la nuit au monastère pour assister aux matines. Mais bientôt, il fut rendu à la communauté.
*Comme tout le monde, ils ont eu à supporter la mobilisation de plusieurs membres de la communauté, certaines réquisitions et enfin quelques restrictions. A la déclaration de guerre, deux religieux prêtres furent mobilisés. Père Anselme, lieutenant, tué à l'ennemi, décoré de la Croix de Guerre et ensuite à titre posthume, de la Légion d'Honneur.
*Père Edmond, infirmier, qui à la deuxième phase de la guerre fut nommé aumônier militaire et fit à ce titre les campagnes d'Algérie, d'Italie, de France et d'Allemagne. Il fut blessé en Italie.
 Trois "oblats" furent mobilisés, l'un est resté au noviciat de N.D. d'Aiguebelle, les deux autres ne sont pas rentrés.
 L' Hôtellerie avait été offerte, sur sa demande, à la Croix Rouge.
Après l'indépendance, neuf moines ont continué cette vie cistercienne consacrée au service humble de Dieu et au travail agricole au milieu d'une population musulmane aimée et respectée dans leur foi et leur cheminement spirituel, il ne leur restait que 14 hectares de terrain, "donnant" 360 hectares, à la réforme agraire ?
*Ils ont tissé des liens avec la population en travaillant au défrichage de la terre, au creusement de puits, en coopérative avec les fermiers voisins. A Tib-Harine (Thibhirie après l'indépendance) les moines parvinrent à gagner le respect et la sympathie des Arabes. L' Arabe religieux par nature, respecte l'homme qui prie, à quelque culte qu'il appartienne.
*Depuis le mois de mai 1994, quinze prêtres, religieux et religieuses ont été assassinés.
*Dans la nuit du 26 mars 1996 (date prémonitoire) sept moines (six d'Atlas, plus le père Bruno, supérieur d'une communauté Cistercienne de Fès au Maroc) sont enlevés. S'en échappent père Jean-Pierre et père Amédée.
*Un groupe armé se présente chez le jeune gardien qui vit avec sa famille à l'entrée du monastère. Ils disent qu'ils ont besoin de Frère Luc, le médecin. ils cassent les vitres et entrent par effraction. Père Christian refuse de laisser partir Frère Luc, en raison de son grand âge (82 ans).
*On emmène Frère Luc, mais aussi tous les membres de la communauté qu'on trouve (déjà menacés, il y a 2 ans.) Père Amédée et Père Jean-Pierre se rendent compte qu'ils sont seuls dans la maison. Une demi-heure plus tard, le jeune gardien qu'on voulait emmener avec les moines, réussit à s'échapper dans l'obscurité. Impossible de téléphoner à la gendarmerie car les lignes sont coupées. Trois prêtres et neuf religieuses se trouvaient à l'hostellerie mais le groupe armé ne semble pas s'être rendu compte de leur présence. Il s'agissait de membres du groupe de dialogue Chrétien Musulman, qui n'avait pas pu se réunir depuis très longtemps à cause du danger.
 Père Jean-Pierre et Père Amédée se rendirent à la mosquée, pour prévenir les gens au moment de la prière. Personne ne vint à la prière ce matin-là. Il semble que les gens ont peur. Sur la route, on trouve un sac avec la coule de frère Michel, on prévient la police de Médéa qui commence son enquête, dont on attend encore les résultats.
On prévient Monseigneur Teissier Archevêque d'Alger, grand ami du monastère. Ils seront retrouvés deux mois plus tard, assassinés le 21 mai 1996... 7 frères cisterciens au cœur pur ont donné leur vie, immolés par les nouveaux barbaresques, au nom du Dieu unique. Nous pouvons dire que depuis le 19 mars et le 3 juillet 1962, la "Berbérie" retourne à la "Régence" et au "Paganisme". Le Prophète n'a-t-il pas dit "il existe d'autres Prophètes... Sidna Aîssa" ( Jésus ) lequel n'est certes pas reconnu comme Fils de Dieu. Sa mère Lalla Meyriem (Marie) vénérée par les musulmans.
Leur enveloppe corporelle est devenue poussière d'Afrique, elle est partie rejoindre celle des bâtisseurs d'empires, celle des Romains, Saint-Augustin, sa mère Sainte Monique et tous nos saints et Empereurs Berbères d'AFN.
Sept hommes de Dieu au sein d'une population très pauvre, dans une région dangereuse, malgré les menaces, l'insécurité, ils avaient choisi "nous voulons rester porteurs d'un message d'espérance".
 C'est cela la Fidélité à une vocation, à l'appel de Dieu, entendue aux heures de leur jeunesse... Bien sûr la prudence, les conseils pressants des autorités françaises les invitaient à retrouver la douceur du sol de France, l'horizon clair de leur monastère... Ils ont dit non. 

 Nous resterons, nous partagerons jusqu'au bout la vie de ceux parmi lesquels nous avons voulu être des témoins de l'amour. Les moines ont toujours refusé la protection de l'armée et observent une très grande neutralité face aux événements ce fut leur attitude durant la "guerre d'Algérie", (de 1954 à 1962), ils étaient 8270 français mono-nationaux). Et ils sont restés... et ils sont morts d'une mort révélant l'atroce barbarie de leurs assassins. Ils sont morts d'avoir trop aimé... Ce massacre est une injure faite à l'Islam.
 Ils savaient très bien à quoi ils s'exposaient en restant obstinément là-bas. Ils passaient leurs jours à assister les plus démunis, à soigner sans distinction aucune, le paysan du coin, ou le rebelle en armes.
Des justes, dans la pleine acception du terme. C'étaient des religieux très ordinaires en somme trop ordinaires. Ils l'étaient tellement qu'ici on ne soupçonnait même pas leur présence en Algérie avant leur enlèvement et que l'on n'envisageait pas leur possible destin tragique après. C'est fait et l'émotion a aussitôt réveillé et submergé les médias. Il y avait enfin matière à illustrer le drame.
 Désormais, ils ont besoin de silence et de recueillement. Les fleurs sauvages ont envahi le monastère de Tibhirine, et les villageois l'entretiennent en attendant des jours meilleurs.
Aujourd'hui à Citeaux - à St Nicolas les Citeaux - petit village de Bourgogne en Côte d'Or, à proximité de Dijon subsiste l'âme et quintessence d'un passé prestigieux, c'est surtout le cœur de l'ordre. L' Abbaye fut victime des ravages de la Révolution Française La fureur des hommes a tout de même épargné de nombreux bâtiments. La restauration a joué son rôle ainsi que le travail acharné et assidu des "moines paysans" et la vente de leurs excellents produits.

 En effet depuis 1898, une communauté dynamique a pris en main le destin de l'Ordre. Cette fin de siècle est une véritable renaissance pour Cîteaux.
 En ce printemps 1998, flotte parfois à Cîteaux comme un air de nostalgie. Ces jours-là peut-être, les âmes apaisées de ces pauvres moines assassinés, viennent en pèlerinage.
 Sept vies de trappistes venus de tous les horizons, viscéralement attachés à l'Algérie où ils étaient installés depuis plus ou moins longtemps et à son peuple, les sept moines cisterciens sont allés jusqu'au bout de leur engagement: Dom Christian-Marie de Chergé (né à Alger), Luc Dochier, Célestin Ringeard, Michel Fleury, Bruno Lemarchand, Christophe Lebreton, Paul Favre Miville.

 En 1959 fut dressée une Vierge provenant de Lourdes "Notre-Dame de la Paix" sur le rocher Sidi-M'cid sur le lieu dit Tib-Harine, couronnée d'étoiles, le pied posé sur le croissant de lune.
 La Vierge domine.., toujours... dans son trigone (formant un angle protecteur), les yeux fixés sur l'intérieur du continent. Aucun mort, aucun blessé fut déploré dans ce faisceau, pendant les "événements" d'Algérie.

Photos des moines assassinés

                                    

 

Histoire des Villes de la Mitidja :

MAISON-CARREE

Dossiers algériens - Avril 1952

A. Huetz de Lemps - Agrégé de l'université

  Beaucoup d'entre nous se souviennent de Maison-Carrée. Qui d'entre nous a oublié l'odeur nauséabonde de l'HARRACH à cause des rejets de l'usine d'équarrissage de la SAPCE ou bien de ses années d'élève ou d'étudiant aux lycées de garçons ou de filles, aux instituts Industriel et agricole ou tout simplement de cette traversée de Maison-Carrée que l'on faisait en voiture ou en car de Monico pour se rendre à ALGER par la route moutonnière.... Et que de souvenirs exaltants de cette équipe de football ...le RCMC avec Pujol le roi des goals. Alors laissez nous vous raconter l'Histoire de cette ville qui gardera pour nous tant de souvenirs très chers.

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  Un bordj isolé au milieu de broussailles incultes à proximité d'un pont sur un oued au lit divaguant, tel était l'aspect de Maison-Carrée en 1830. Un siècle de colonisation française a suffi pour transformer cette région déserte en une agglomération de plus de 40.000 âmes, la douzième ville d'Algérie vers 1950.

 Maison-Carrée était en 1952 un centre très attractif, tout près d'Alger mais ne se confondant pas avec la capitale. La ville conserve toujours en 1952 une vie locale, presque un "esprit de clocher" et elle ne fait pas figure de simple banlieue. Maison-Carrée a eu en effet un développement autonome et son passé explique en grande partie sa situation à part dans l'agglomération algéroise.

Les débuts difficiles de Maison-Carrée.

     Le fort turc.

 Maison-Carrée doit son nom a un fort turc, le bordj el Kantara, le fort du pont, ou bordj el Agha, le fort de l'Agha. Ce fort avait été construit en 1724 sous Pachalik d'Abdi.

 Dans son "Voyage dans la Régence d'Alger" (1833) le capitaine Rozet le décrit ainsi :

 Ce bâtiment est un carré de 85 mètres de côté dont le pourtour est formé d'arcades, sous lesquelles il Y a des mangeoires ; au milieu de ce carré s'en trouve un autre qui contient des écuries et des magasins à fourrages.

 Ce bordj n'est autre que la caserne des tirailleurs entourée de grands eucalyptus, occupée par la suite par le 45me Régiment des transmissions et naturellement bien transformée.

 Le rôle du fort turc était alors double. Situé sur un mamelon dominant la rive droite de l'Harrach, il devait d'abord surveiller et protéger le pont de pierre établi sur la rive en 1697, un des rares pont existant en Algérie à cette époque.

 Mais il servait également de base de départ pour les expéditions parmi les tribus peu soumises de l'Est de la Mitidja.

 "L' Agha tombait à l'improviste sur les tribus qui refusaient de payer les impôts, quand elles menaient leurs troupeaux paître dans la plaine. Ses cavaliers s'emparaient alors des bestiaux et de ceux qui les gardaient, quand ils pouvaient les prendre et les conduisaient à Alger, où les propriétaires ne manquaient jamais de venir payer au Dey, pour les ravoir, une somme beaucoup plus considérable que le montant des impôts arriérés. Quand ce prince avait trop à se plaindre d'eux, il leur faisait couper la tête, après avoir reçu leur argent et confisquait ensuite les troupeaux." (Rozet).

 Autour du bordj, en particulier au Nord et à l'Est, ce sont en effet de médiocres terrains de parcours. " Tout le terrain qui avoisine Maison-Carrée est sec, inculte et couvert de broussailles....Les Arabes qui vivent dans cette contrée cultivent un peu mais la plus grande partie du sol est inculte et sert de pâturage à leurs nombreux troupeaux." (Rozet).

 En bas au Sud, s'étend le marais de l'Oued Smar ; sa largeur moyenne est d'environ 700 Mètres, pour une longueur de 5400 mètres. Il borde à peu près le pied des collines de la Maison-Carrée.

   Le poste français.

 C'est dans cette région peu engageante que les troupes françaises pénètrent dés 1830, occupent le bordj El-Kantara et lui donnent le nom de Maison-Carrée. Ce sera pendant plusieurs années la position des armées françaises en direction de l'Est.

 Aussi le fort est-il l'objet d'attaques incessantes et la menace ne cessera vraiment qu'en 1845. 1832 est une année particulièrement dure pour la garnison. Le nom du poste revient continuellement dans les rapports militaires et en septembre, les attaques deviennent presque journalières. Impossible de s'éloigner tant soit peu : Mai 1832, une reconnaissance de 32 hommes tombe dans une embuscade à moins de 3 Km de Maison-Carrée et le massacre est total.

 Cependant en Février 1833, le Duc de Rovigo fait occuper le fort de l'Eau et fait construire un chemin pour joindre ce poste à la Maison-Carrée. Celle-ci est alors un peu moins harcelée.

 Mais le poste n'en est pas pour autant devenu agréable. Un ennemi encore implacable continue à décimer la garnison : la maladie. Les lettres de Berthezéne ou de Rovigo au Maréchal Soult ne sont que de longues plaintes sur l'état sanitaires des troupes. Par exemple :

 "Les postes de la Maison-Carrée et de la ferme modèle (située au Sud Ouest) sont tellement malsains que, dans l'espace d'un mois le 30me de ligne se trouve presque réduit à rien". ( Berthezéne à Soult 1er Juillet 1831)".

 "L'état sanitaire de l'armée empire tous les jours et devient véritablement effrayant ; il n'y a pas de jours où il n'entre 100 et jusqu'à 150 hommes à l'hôpital. C'est en grande partie l'effet de l'occupation de la ferme modèle et de la Maison-Carrée". (Berthezéne à Soult 8 août 1831).

 Tous les soldats valides sont alors employés à l'assainissement des marais voisins. Dés 1832, "ceux qui occupent la Maison-Carrée ont creusés, sous la direction de leurs officiers un canal de 18 à 15 pieds de profondeur et d'une longueur suffisante pour dessécher les marais qui avoisinent leur poste. Ils en ont de suite cultivé une partie et leurs succès ont encouragé tous leurs camarades". (Duc de Rovigo à Soult, 17 Juillet 1832).

 En fait les grands travaux de desséchement du marais ne datent que de 1834. Pendant 7 mois, 300 disciplinaires et 500 Arabes parviennent à drainer 61 hectares et à assainir les deux rives de l'Harrach en aval du pont. Le travail est très pénible : "Les tranchées se faisaient dans une vase si liquide que les bords, quelque doux que fussent les talus, s'affaissaient toujours et s'écoulaient avec les eaux dont ils étaient imprégnés". Mais la ténacité en vient à bout.

 Aussi le "Moniteur Algérien" du 16 septembre 1836, peut-il crier victoire :" En 1830, 1831, et même 1832, les régiments ne faisaient qu'un séjour de cinq jours dans ces cantonnements et ce peu de temps suffisait pour rendre un grand nombre de soldats malades. Depuis deux ans la garnison n'y est presque pas changée et les malades n'y sont pas plus nombreux qu'ailleurs".

 Ce succès n'est d'ailleurs valable que pour le bordj lui même Lorsque quelques colons audacieux, profitant d'une certaine sécurité, vers 1836-38, iront s'établir au milieu des terres incultes, l'inexorable fièvre ne tardera pas à les chasser.

 "La ferme Oulid Adda est admirablement située à un quart de lieue de la Maison-Carrée, d'où elle apparaît comme un joli pavillon. Une belle route y conduit ; un labyrinthe formé de' cactus égaie agréablement le voyageur qui veut y parvenir ; un coq surmonte un loger clocher qui donne à ce passage l'air d'un ermitage.

 Mais passé le seuil de la porte, c'est le tableau plus repoussant que l'on puisse rendre. Une malpropreté répugnante détourne les regards qui ne se reportent que sur des objets en lambeaux et dégoûtants. La guerre ou la peste a passé là sans doute ; ma voix est restée sans écho; je n'ai trouvé personne. Un petit pâtre m'a dit que les habitants avaient fui, pourchassés par la misère".(Journal "Le Toulonnais" du 4 septembre 1839).

 Il attendre les grands travaux de 1841 pour disparaître presque entièrement les marais de l'Oued Smar.

  Le Village spontané.

 Un fort, quelques fermes plus ou moins abandonnées, tel est donc l'aspect des premières années françaises de Maison-Carrée.

 Mais, très vite, presque tout de suite même, un petit village va naître spontanément au pied du bordj. Il s'agit pas d'un village de cultivateurs mais de gens qui viennent ravitailler et distraire les militaires du fort. Quelques débitants vendent aux militaires des "liqueurs frelatées", tandis que "les femmes des bistrots" se livrent à la prostitution. 

 L'officier du génie, commandant la garnison, leur avait interdit de s'établir trop près de l'enceinte et leur avait fixé la distance à laquelle ils pouvaient faire des constructions. Mais ces constructions étaient toutes isolées et d'une surveillance difficile. Le gouvernement général prescrivit aux nouveaux colons de construire sur un terrain militaire qui leur fut désigné, c'est à dire à proximité de la fontaine située du pont de l'Harrach. Un véritable hameau se créa alors et une décision ministérielle du 12 octobre 1844 le réunit à la commune d'Hussein-Dey.  

 Mais la croissance de cette petite agglomération de commerçants fut brusquement interrompue par une crue catastrophique de l'Harrach le 3 Novembre 1846. Le moniteur Algérien du 5 Novembre 1846 nous en donne le récit suivant :

 " Les eaux couvraient tout le terrain compris entre les collines du Sahel, celles où est assise la Maison-Carrée et toute l'étendue de la plaine que l'oeil peut embrasser jusqu'au monticule de la ferme Oulid Adda.

 Vers neuf heures, l'inondation était dans toute son étendue et grossissait encore quoique l'eau s'écoulât avec une rapidité et une fureur effrayante. Des onze maisons qui composaient le village de la Maison-Carrée, sept avaient dèja disparu successivement avec tout ce qu'elles contenaient. On apercevait ça et là au milieu des eaux, des malheureux que le courant entraînait rapidement vers la mer. Avant d'y arriver ils disparaissaient au milieu des vagues énormes que soulevait le choc des eaux de l'Harrach contre les flots de la haute mer.

 Vers 10 heures l'auberge de "La nouvelle France" sur le toit de laquelle huit à dix personnes s'étaient réfugiées, s'abima dans les flots. Sept d'entre elles descendaient le cours du fleuve sur les débris du toit et ne tardèrent pas à être englouties. Peu de moment après une malheureuse mère tenant son enfant dans les bras fut entraînée et disparut comme elles. 

 Vers 4 heures, les eaux avaient déjà considérablement baissée. Le nombre de morts s'éleva à 23".

 Cette inondation catastrophique va porter un rude coup à la petite cité naissante, bien que certains officiers n'aient pas hésité à dire un peu durement peut être que c'était là un nettoyage salutaire.

 Les gens hésitent maintenant à s'établir au bord de cet oued dangereux. C'est seulement quatre ans après, en 1850, que le gouvernement fait construire un petit nombre de maisons pour quelques rescapés dans la misère et pour trois ou quatre familles mahonnaises nouvellement arrivées.

 En 1856, lorsque le hameau de Maison-Carrée est détaché d'Hussein-Dey et rattaché à la nouvelle commune de Ressauta, il n'y a encore au pied du bordj que 65 personnes. Un peu plus quand Maison-Carrée devient centre annexe de la Ressauta (1861), sa population est exactement de 216 habitants.

Maison-Carrée  -  Centre agricole.

 Le marché.

 Peut être Maison-Carrée serait-elle restée un petit bourg sans grande vitalité, si sa situation merveilleuse, à douze kilomètres d'Alger, à l'entrée de la Mitidja, n'avait été bientôt remarquée.

 Dès 1844, Bugeaud écrivait : " Je partage l'opinion du colonel du génie sur l'avantage qui résulterait de la création d'un centre de population sur ce point, lieu d'étape pour une partie des Arabes qui apportent leurs denrées au marché d'Alger".

 Cette dernière phrase - lieu d'étape pour une partie des arabes qui apportent leurs denrées au marché d'Alger - nous expliquent le brusque essor de la ville quelques années plus tard.

 En effet un arrêté préfectoral du 27 Novembre 1862, institue à Maison-Carrée un marché de bestiaux fixé le Vendredi de chaque semaine. Le 27 Novembre 1862 est la véritable date de fondation de Maison-Carrée.

 Le marché a en effet un immense succès. Dès 1870, il détrône le marché de l'Arba plus éloigné et commence à concurrencer sérieusement le marché aux bestiaux de Boufarik moins bien situé par rapport à Alger.

1870

        Maison-Carrée

               L'Arba

              Boufarik

Droits de place

            4232 fr

               3697 fr

             33684 fr

Droits d'abattage

            6953 fr

                   -

             8510 fr

 Vers 1890, il passe devant Boufarik et c'est en 1950 un des plus gros marchés de bestiaux de toute l'Algérie, un des grands centres de ravitaillement des abattoirs d'Alger.

 Chaque vendredi c'est l'afflux des troupeaux venant parfois de très loin, non seulement de la Mitidja mais des montagnes de l'Atlas. Ils se pressent derrière la mairie, sur la grande place du marché où chevaux, ânes, boeufs, moutons sont soigneusement parqués aux emplacements prescrits.

   Voici le total du bétail entré sur le marché pour quelques vendredis pris au hasard :

 

    02/08/1947

    09/10/1948

   25/08/1949

    29/03/1951

    05/04/1951

Chevaux - Mulets

          151

          220

          219

          149

         240

Anes

           53

          102

            94

             57

         126

Bovins

         707

        1 105

          859

         1 035

        1 325

Ovins - Caprins

     10 152

      13 481

        5 834

         7 852

        6 359

Camelins

 

 

 

             1

 

  Les moutons sont de beaucoup les plus nombreux. De loin, ces gros amas de laine sale, piquetés de marques rouges, attirent immédiatement l'attention. Et les automobilistes connaissent bien leurs grands défilés poussiéreux. 5 à 10000 bêtes entrent chaque vendredi au marché de Maison-Carrée. Parfois elles sont 15000 et même 17000.

 Il y a beaucoup moins de bovins, 800, 1000, rarement 1500. Mais leur plus grosse valeur explique l'animation qui les entoure. A peu près deux cents chevaux ou mulets et une centaine d'ânes complètent les effectifs.

 C'est donc un total de plus de 500.000 bêtes qui passent chaque année par le marché de Maison-Carrée. On remarquera cependant la rareté des porcs, le marché étant essentiellement ravitaillé par des musulmans, et l'absence de chameaux ; quand il y en a quelques uns, c'est un événement pour les enfants du pays.

 Mais le marché n'est pas resté spécialisé dans le commerce du bétail. Il se complète par un marché aux fruits et surtout aux légumes très important. Ce marché est ravitaillé par les innombrables maraîchers qui cultivent en bordure de la côte autour de Fort-de-L'eau.

 A l'inverse, il apparaît comme un marché fournisseur d'objets fabriqués aux campagnards des régions voisines : tissus, tentures, vêtements de toutes sortes, souvent américains à l'origine, chaussures ou savates, coffres, marmites, bidons, en somme tout ce qu'il faut pour monter un ménage....

Le développement de la ville.

 Naturellement cet immense succès du marché de Maison-Carrée va transformer le petit bourg insignifiant en une ville active.

  Dés 1863,des maquignons, des commerçants, des intermédiaires de toutes sortes commencent à affluer à Maison-Carrée. En 1867, la ville dépasse 1000 habitants et un décret du 14 Août 1869 transfère le chef lieu de la commune de Ressauta, un hameau qui n'a pas réussi, à Maison-Carrée.

 L'année suivante le 14 septembre 1870 la ville devient commune de plein exercice. La population passe de 1700 habitants en 1871 à 4800 en 1891 et à 9100 en 1911.

Cette population est en majorité d'origine européenne. Recensement du 1er Janvier 1897:      

Population totale

                         5 5880  Habitants

Français

                         1 792        -

Etrangers

                         1 938        -

Indigènes

                         1 807        -

Israélites naturalisés

                                4        -

Marocains - Tunisiens

                              47        -

 Les habitants de Maison-Carrée se groupent alors en deux agglomérations principales séparées par l'Harrach :

      - La ville proprement dite entre le pont et les collines que couronnent le fort. On rencontre encore en 1952 quelques maisons vétustes et insalubres qui datent de la deuxième moitié du XIXe siècle.

      - Un faubourg de l'autre côté du pont, sur la rive gauche de l'Harrach. Ce faubourg prend une assez grande extension lorsque la voie ferrée est construite et s'appelle pour cette raison "quartier PLM". Il fait d'abord partie de la commune d'Hussein-Dey (la limite suivant le cours de l'Harrach) et n'est rattaché administrativement à Maison-Carrée qu'en 1912.

Maison-Carrée  -  Banlieue industrielle.

 Le Centre industriel.

 L'essor de Maison-Carrée se serait peut être ralenti si la ville s'était contentait de rester un gros marché agricole. Mais, depuis quelques années surtout, une nouvelle activité est en train de transformer complètement la cité : Maison-Carrée devient un grand centre industriel et les projets d'industrialisation de l'Algérie ne peuvent qu'accélérer cette orientation.

 Maison-Carrée est en effet merveilleusement située pour attirer l'industrie.

 Son premier avantage, qui est primordial, est la proximité même du port d'Alger, primitivement blotti derrière l'îlot de l'Amirauté, ne cesse de s'allonger dans le fond de la baie, de s'étendre vers le sud-est, donc de se rapprocher de Maison-Carrée. Seule l'embouchure de l'Harrach limitera un jour ce déplacement, et le fleuve là encore, se montre le gêneur, l'ennemi de Maison-Carrée.

 C'est là un fait capital : toutes les voies ferrées qui quittent Alger passent obligatoirement par Maison-Carrée. Ce n'est qu'après la gare que les lignes d'Oran et de Constantine se séparent. Les routes présentent une disposition un peu analogues : celles qui viennent de Kabylie, de Constantine et d'Aumale se réunissent au centre même de Maison-Carrée.

 Ces avantages ne pouvaient qu'attirer les industriels soucieux de trouver à la fois la proximité du port, les facilités de communications, l'espace nécessaire à leur installation et des terrains relativement bon marché.

 La première industrie apparaît en 1882 avec la fondation des usines Altairac (tannerie- corroierie travaillant pour l'armée) mais c'est seulement entre les deux dernières guerres mondiales que minoteries, briqueteries, tuileries, usines et ateliers de toutes sortes commencent à hérisser le paysage de leurs cheminées. Après l'arrêt complet de la dernière guerre, c'est une reprise très puissante à partir de 1948.

  Il serait fastidieux de citer toutes les usines qui s'établissent à Maison-Carrée. Nous remarquerons seulement qu'elles se localisent en trois endroits principaux :

  - Un premier groupe industriel occupe la petite plaine située au Sud de Maison-Carrée entre l'oued Smar et l'Harrach. C'est là que sont nées les premières usines Altairac (Tannerie, corroierie puis briqueterie et tuilerie), Moulins Duroux. Ce quartier industriel se développe en 1952 grâce à la proximité de la vois ferrée et à des possibilités d'extension considérables sur des terres peu recherchées comme résidence.

 Aussi voit-on se monter de nouvelles installations , par exemple le cotonnière Africaine du Nord et les Ateliers, Fonderies, dépôts de carburant du "Lotissement Industriel de l'Harrach". Ce dernier sera plus tard desservi par une voie ferrée supplémentaire.

  - Le second groupe, crée vers 1950, s'est développé autour de la station de chemin de fer de l'Oued Smar. Il est donc rejeté à la limite Sud-Est de la commune de Maison-Carrée. S'y sont installées des industries mécaniques, des fabrications d'électrode de soudure, de segments de piston ....

  - Le troisième quartier industriel s'allonge sur les deux rives de l'Harrach, du pont jusqu'à proximité de l'embouchure.. Quelques grosses installations (usine d'engrais SAPCE, dépôt ESSO du Caroubier) mais surtout les ateliers, garages, dépôts dépendant souvent d'usines situées à Alger même ou à Hussein-Dey. Des usines toutes modernes se sont construites au pied des collines de Lavigerie, telles la fabrique de conserve BERMA ou les usines Jacqueau Berjonneau (Caoutchouc).

 Ce quartier, un peu étroit, profite de la grande facilité des communications avec Alger, par la route , et des prix relativement bas des terrains qui bordent l'Harrach : personne ne veut habiter sur les bords de cet Oued dangereux et insalubre.

La ville de résidence.

 Le développement de Maison-Carrée comme ville de résidence n'est pas moins important que son développement comme centre industriel. Mais, alors que les usines se sont établies surtout dans les parties basses, les quartiers d'habitation se sont étendus de préférence à la surface du plateau et sur les coteaux qui le bordent vers l'Harrach. Ils profitent ainsi du panorama sur ALger, la mer ou la Mitidja(Bellevue, Lavigerie...) et évitent l'humidité malsaine des bas-fonds.

 La ville,qui s'était primitivement blottie de chaque côté du pont de l'Harrach, a donc tendance à s'étaler largement. La vieille ville, aux maisons serrées souvent peu salubres, est d'ailleurs de plus en plus abandonnée par les gens aisés et se sont souvent les musulmans pauvres qui les remplacent. Le vieux quartier de la gare ou quartier PLM n'est plus guère habité en 1950 que par des familles d'ouvriers musulmans.

 Cette extension des quartiers d'habitation répond à une double nécessité : C'est d'abord la création des logements indispensable à ceux qui ont leur emploi à Maison-Carrée même. C'est en grande partie le cas des nouvelles cités musulmanes construites à partir de 1950 au delà de la gare.

 En outre Maison-Carrée apparaît de plus en plus comme une véritable banlieue de résidence, une banlieue de gens travaillant à Alger et faisant journellement le va et vient avec la grande ville. La matin, à midi et le soir surtout, d'innombrables autobus, toujours complets, absorbent ou déversent sur Maison-Carrée un flot de travailleurs de toutes sortes. La cadence des départs aux heures de pointe, d'ailleurs assez irrégulière, dépasse souvent une voiture toutes les cinq minutes. Ces autobus directs (par la route Moutonnière) ou indirects ( par Hussein-Dey) se sont substitués à la voie de chemin de fer sur la route ouverte en 1900. Ils seront à leur tour remplacés par les trolleybus, ont la capacité, et en contre partie l'encombrement, sont plus important. A ces transports en commun s'ajoutent naturellement des automobilistes et motocyclistes toujours plus nombreux.

  Comme dans la plupart des banlieues de résidence, on trouve à Maison-Carrée les deux types de logements : le grand immeuble à appartements et la petite villa particulière. Vers 1950 les grands immeubles étaient assez rares mais on commençait à construire plusieurs groupes d'HLM.

 Mais on préfère la petite villa, où on est chez soi, indépendant avec un jardin où l'on peut se reposer et s'occuper pendant les jours de congé. Ces lotissements refoulent peu à peu les cultures, les lotissement de Belfort, de Bellevue, les Cinq Maisons, La Cité Militaire, enfin le lotissement Lavigerie ont fait disparaître beaucoup de vignobles.

 L'extension de ces lotissements entre d'ailleurs dans le cadre d'un vaste projet de transformation qui doit faire de Maison-Carrée une grande ville moderne.

Les projets d'extension de Maison-Carrée. ( dans les années 1950)

 On va d'abord s'attaque à l'Harrach, ce gêneur perpétuel. Il sera canalisé, rectifié, endigué entre le pont de la voie ferrée et la mer. Le fameux pont de la ville sera reconstruit et élargi pour qu'il soit perpendiculaire au nouveau tracé du fleuve, de façon à éviter les encombrements et les tournants dangereux à chacune de ses extrémités.

 Le Colonel Jamilloux et la municipalité ont également l'intention de déplacer le marché aux bestiaux  qui quittera le centre de la ville , où neuf groupes d'HLM seront construits. Le marché ira s'établir sur les vastes terrains vagues de la boucle de l'Harrach de part et d'autre de la voie ferrée.

 La gare sera agrandie et reconstruite, les voies de garage et de triage seront multipliées. Il est également question de transformer le carrefour des Cinq Maisons (avec passage en dessus de la route de Fort-de-l'eau et de construire une troisième grande route de dégagement d'Alger qui passerait devant l'Hippodrome du Caroubier et le monastère des Pères Blancs. pour rejoindre la route nationale 5 ( Constantine ) a avant Maison-Blanche.

***

 Grâce à sa situation exceptionnelle, Maison-Carrée a donc un grand avenir. Son rôle dans l'agglomération algéroise n'est pas seulement celui d'une simple banlieue de capitale, comme Hussein-Dey, par exemple. C'est un centre qui a une vie plus autonome et qui possède même un certain rôle de direction dans l'économie algérienne.

 Par son Institut Agricole d'abord. Ouvert à Maison-Carrée en 1905, sous le nom d'Ecole d'Agriculture algérienne. Il s'organise dès la fin de la grande guerre sur le modèle des Ecoles Nationales d'Agriculture auxquelles un décret de 1946 l'assimile complètement. Ecole de formation de jeunes, dont bon nombre viennent de Métropole, mais aussi station expérimentale et de plus en plus laboratoire de recherches agronomiques.

 En face, près du nouveau lycée, l'Institut Industriel a maintenant une fonction identique pour l'industrie. Le décret de 1950, qui le transforme en Ecole Nationale d'Ingénieurs des Travaux Publics vient souligner l'importance du rôle qu'il est appelé à jouer au moment où l'Algérie cherche à s'équiper et à tirer le meilleur parti de ses multiples ressources.

A. HUETZ DE LEMPS  - Agrégé de l'Université.                     

Maison-Carrée - 1833

Maison-Carrée - 1952

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L ' Oeuvre médicale de la France

en Algérie

 L’histoire de l’institut Pasteur d’Alger mérite une mention à part. D’origine très modeste, établi dans un pavillon au sein des jardins de l’université où travaillaient depuis 1894 les Professeurs Soulié et Trolard, l’institut Pasteur, sur l’initiative du gouverneur général Jonnard, fut ensuite transféré dans un bâtiment neuf sur les hauteurs du HAMMA et confié au Professeur Edmond Sergent, disciple de Pasteur en 1909 et dont la mission capitale pour l’étude des maladies tropicales fut fixée par décret de Janvier 1910.

  En une cinquantaine d’années, il va attirer les chercheurs, non seulement de Métropole, mais aussi du monde entier. Il est impossible d’énumérer, même  brièvement l’étendue des recherches de cet institut modèle en matière de pathologies infectieuses tropicales. Il va devenir le premier institut de recherche pour l’étude et le traitement du Paludisme dans le monde.

  L’importance de l’activité de l’institut Pasteur d ‘Alger justifie quelques chiffres tirés du livre du Docteur Raymond Fery (o.c.) dans une période où son action fut décisive, pour la santé, du fait de la guerre de 1942 à 1945. Trois millions de doses de vaccins contre le typhus, cent vingt mille doses de vaccins contre la peste, près de dix millions de doses de vaccins antivarioliques (cette terrible maladie, presque toujours mortelle n’était pas encore éradiquée à cette époque) et beaucoup d’autres sérums furent livrés aux troupes alliées opérant alors en Méditerranée et, aussi, envoyés, clandestinement à la résistance française par des parachutages dans le Midi de la France. 

  Lorsque parurent en 1964, sous la signature du Professeur Sergent «  Les travaux de l’institut Pasteur d’Alger de 1900 à 1962 », cette publication comportait 2276 titres et comptes-rendus, et elle fut accueillie dans le monde médicale comme une des plus belles contributions de la France dans cette première moitié du XXème siècle.

  Le bilan sanitaire de la médecine française en Algérie paraît considérable. Il est bien rare de voir les conditions de vie d’une population donnée, transformées de fond en comble en moins d’un siècle. Le paludisme endémique atteignait près de 50% de la population musulmane dans certaines régions. Il recula dans d’énormes proportions et la mortalité des sujets atteints (adultes et enfants) tomba de 25 à 5% grâce aux travaux et recherches du Médecin commandant MAILLOT. Le nom de ce dernier fut donné à l’Hôpital militaire d’Alger, mais le FLN débaptisa ce dernier, la révolution algérienne n’ayant sans doute pas besoin de ce grand savant français.

  Le Trachome était une conjonctivite granuleuse et ulcérante redoutable dont un grand nombre de nouveaux-nés et de nourrissons étaient atteints en Afrique du Nord. Les ¾ d’entre eux restaient aveugles définitivement. Les premiers médecins militaires en Algérie avaient été frappés par le grand nombre d’aveugles qui peuplaient les rues d’Alger. Mendiants assis au pied d’un palmier, le visage tourné vers le ciel invisible, psalmodiant des versets du Coran en sollicitant la charité publique. On les prenait parfois pour des prophètes ou des Marabouts.

  La médecine coloniale française entreprit une campagne d’éradication qui dura 40 ans :

  1.  Création de centres de dépistage précoce (les fameux Biout el Aïnin : maisons des yeux) jusque dans les plus petites communes ;

  2.  Equipes itinérantes, visitant les familles jusqu’au fond des bleds les plus reculés et des Mechtas les plus dispersées sur 2 millions de kilomètres carrés.

  Une femme médecin se distingua particulièrement dans cette œuvre qu’elle considérait comme un apostolat, le Docteur Renée ANTOINE y consacra plus de 20 ans de sa vie. Elle était extrêmement populaire dans les territoires du Sud auprès de Touaregs. Avec Emile de VIALAR, elle devrait être considérée comme un apôtre de la civilisation française en Afrique. Le trachome devait un peu près disparaître complètement et les aveugles du même coup. Avec plus de 50 ans d’avance sur les autres pays arabes du Moyen Orient, l’éradication du trachome en Algérie fut une des plus belles victoires de la médecine coloniale.

 La Syphilis faisait des ravages en Afrique du Nord et se traduisait par ses nez rongés, parfois jusqu’à la femmes à l’européenne , la surveillance sévère des maisons de tolérance, placèrent l’Algérie eu premier rang de la lutte anti-syphilitique dans tout le monde arabe. La surveillance et le traitement des femmes enceintes syphilitiques furent très efficaces sur la prévention de la mortalité infantile.

 Le typhus exanthématique affection grave, mortelle le plus souvent, avant les antibiotiques, régnait en petits foyers endémiques avant 1830 : la lutte très longue mais l’efficacité en fut déterminée par l’amélioration du niveau de vie, avec des rechutes dans les périodes de sécheresse qui entraînaient des famines. Le médecin-colonel Charles Nicolle (prix Nobel de médecine en 1928) découvrit les germes, les rickettsies, intermédiaires entre les bactéries et les virus ainsi que la transmission par les poux. La vaccination entreprise sous l’égide de l’institut Pasteur d’Alger, en 1942-1943, dont 4 millions de personnes furent bénéficieras en Afrique du Nord, évita l’extension de la maladie, comme ce fut malheureusement le cas à Naples où une terrible épidémie survint dans la population civile au début de l’hiver 1943-1944, après le débarquement des troupes alliées.

  La peste butonique ravageait périodiquement les pays riverains de la Méditerranée au moment des guerres et des déplacements de population. Cette maladie due, que Camus a popularisée dans un roman célèbre, est due au bacille de Yersin (encore un médecin militaire français) et était transmise par les rats. La peste butonique n’a jamais ravagé l’Afrique du Nord comme elle l’a fait au Moyen Orient, ceci grâce aux mesures prophylactiques, la dératisation, la vaccination par virus atténué et l’hygiène générale des populations. La peste s’observait souvent, par contre, dans les pays orientaux soumis à la domination turque, par suite de la misère et de l’incurie qui régnaient dans ces populations. Il est utile de rappeler que, peu d’années avant 1630, dans le cloaque où vivait la population d’Alger, une terrible épidémie avait emporté le tiers des habitants !!!

  La tuberculose : son dépistage entrepris aussi sur une très grande échelle avec de très nombreux dispensaires, cinq sanatoriums dont celui très moderne de Tizi-Ouzou, en pleine Kabylie, construit en 1936, trois préventoriums et quatre aériums. Entre 1949 et 1955, un million cinq cent mille enfants algériens reçurent le vaccin du B.C.G. fournit par l’institut Pasteur d’Alger.  

 Dans aucun pays musulman au monde, à cette époque, un tel effort de prophylaxie de la tuberculose ne fut comparable…. Dans le « Le Monde » de Septembre 1998, le journaliste algérien Djillali Hadjadj écrivait : « La couverture vaccinale des enfants a régressé, le taux de mortalité infantile connaît une courbe ascendante représentant dix fois celui de la France. Le fléau de la tuberculose connaît un retour inquiétant ».

  Un très grand nombre de maladies parasitaires traitées en Algérie, souvent de façon originale (kyste hydatique) est à mettre au palmarès des nombreuses conquêtes de la médecine française dans ce pays, comme dans les territoires de l’Afrique occidentale et équatoriale administrés par la France. On peut les énumérer ici :

  En 1962, la France laissait à l’Algérie indépendante le plus moderne des équipements hospitaliers avec 48000 lits, équipement supérieur en nombre et en qualité à celui de la Métropole. « Grand a été notre étonnement , lorsque en 1962, nous avons au cours de l’exode, découvert les établissements hospitaliers de Métropole dont le niveau était loin d’atteindre celui de notre « Mustapha » écrit le Professeur Felix Lagrot, membre de l’académie de médecine dans la préface du livre du Docteur Raymond Fery. Que sont devenus ces hôpitaux sous le règne du FLN ? (Voir la lettre de VERITAS de Novembre 2002).  

 En conclusion, il faut rendre un vibrant hommage, aussi à la conduite des médecins et infirmiers de toute l’Afrique du Nord pendant la seconde guerre mondiale. Sur le plan technique d’abord, le Professeur Benhamou créa de remarquables équipes de transfuseurs réanimateurs qui, dans les combats de Tunisie, d’Italie et lors de la libération de la Métropole, recueillir et sauvèrent plus de trente huit mille blessés de 1942 à 1945. Père de la transfusion sanguine moderne, le Professeur Benhamou fut secondé par la générosité de M. Henri Borgeaud  qui finança, dans son domaine de Staouéli, une usine et un laboratoire pour la lyophilisation du plasma sanguin, laquelle servira, plus tard, de modèle en Métropole. 

 Le corps médical mobilisé d’Afrique du Nord comptera dans ses rangs soixante quinze morts et près de deux cents blessés graves invalides pour la libération d’une ingrate patrie…Pourcentage bien supérieur à celui des pertes du service de santé pendant la première guerre mondiale.

  Nous laisserons au Professeur Goinard la conclusion de cet article : «  Le nombre de musulmans ne dépassait guère les deux millions en 1872, il allait quadrupler en moins d’un siècle. Sans l’œuvre sanitaire de la France, trois musulmans sur quatre n’auraient pas existé. La médecine française n’avait pas seulement refoulé les épidémies, éradiqué les endémies diffuses, réduit la mortalité infantile, sauvé des vies condamnées, les médecins français avaient conquis le cœur des populations »

  Que reste-t-il de tout cela ? Le bilan sanitaire de l’Algérie d’aujourd’hui est désastreux. Tous les témoignages sont concordants : ce désastre symbolise bien le degré de régression  humaine et sociale qu’a entraîné la brutale séparation de l’Algérie et de la France. La révolution algérienne, entre autres méfaits a détruit l’œuvre sanitaire de la France. 

Docteur Pierre CATTIN

 

HISTOIRE D'Un MARAIS ALGERIEN

Le Marais des Ouled Mendil dans la Mitidja

Partie 1.

Extrait de la revue de l'institut Pasteur d'Algérie - 1947

Edmond SERGENT Directeur de l'Institut PASTEUR d'ALGER

et

Etienne SERGENT Chef de service à l'Institut PASTEUR d'ALGER

* * * * * * * * *

 

Prologue

 Par un soir doré de Mai 1911, sur la route qui longe le bas des collines sahéliennes , l'auto roulait vers Alger. Sur notre droite, la plaine de la Mitidja étendait son damier ocre et vert jusqu'au rideau bleuâtre de l'Atlas, qui là-bas, fermait l'horizon. du Sud. Nous revenions avec notre Maître, le Dr E. ROUX, du village de Montebello, où nous lui avions montré notre "champ d'expérimentation antipaludique". Depuis huit ans, nous y soumettions à l'épreuve de la pratique des méthodes nouvelles de la lutte contre le paludisme, issues tout récemment des découvertes de A. Laveran et de R. Ross. "Le soleil se couchait, et s'était l'heure où l'ombre emplit toutes les routes".

 Soudain M. ROUX, dont les yeux perçants ne laissent rien échapper :"Qu'est-ce donc cette ferme qui semble abandonnée ?". Sur le bord de la route, aux approches du hameau de Berbessa, une maisonnette isolée est là, déserte, contrevents fermés, portes barricadées. Les écuries, le chai et les granges sont clos, la toiture se disjoint, les herbes folles ont envahi les cours, les chemins, le jardin, les champs et les vignes qui n'ont pas été taillées ni labourées. pas une âme, pas un être vivant. Silence et solitude, à l'heure crépusculaire où la fin des travaux et le retour des troupeaux emplissent d'ordinaire les cours de ferme d'une joyeuse animation.

 Nous connaissions l'histoire, que nous tenions du Dr DANVIN de Koléa. Nous la contons à notre maître. Histoire brève et tragique, trop de fois vécue dans notre pays d'Afrique.

 Un colon était venu de France avec sa jeune femme. Il avait construit ces bâtiments ; il avait avec acharnement, défriché la brousse, retourné la terre, planté vigne et fruitiers, semé orge et blé. Un bébé était né. La terre commençait à produire, les salaires faisaient vivre plusieurs familles d'indigènes. L'été dernier le paludisme s'était abattu sur la famille, ruinant les forces et la santé des parents, tuant l'enfant. Le père et la mère, désespérés, s'étaient enfuis, et étaient rentrés en France.

 Au fond de la voiture, M. ROUX était resté songeur un long moment, puis il nous dit :"Voici ce qu'il vous faut faire : Chercher un domaine que le paludisme a rendu inhabitable et qui par suite, est resté inculte. Il doit être situé près d'Alger, pour être facilement surveillé. Je vous fournirai les moyens de l'acquérir. Vous y placerez des cultivateurs indemnes de fièvres. Vous protégerez les hommes et vous assainirez les sols par les méthodes prophylactiques que vous avez expérimentées.  montrerez ainsi, par l'exemple, que l'on peut, en prenant des mesures rationnelles, échapper au paludisme, vivre, fonder une famille, élever des troupeaux, et produire des récoltes nourricières sur une terre restée jusque là vide à cause de son insalubrité. Que votre expérience soit une leçon vivante. Le fait a plus de vertu démonstrative que le précepte. Que la preuve éclate, de la possibilité d'un assainissement sans risques, rapide et définitif".

 Nous avons su plus tard que les fonds nécessaires à l'expérience, devaient être fournis par une bienfaitrice, dont le nom, qu'elle interdisait, à cette époque, de faire connaître, peut être révélé aujourd'hui : c'était Mme LEBAUDY. Nous sera -t-il permis de citer ici un trait minime de l'humilité de coeur de cette femme de bien. Lorsqu'elle apportait au Dr ROUX ses gros chèques qui faisaient vivre l'hôpital Pasteur, elle montait à l'impériale de l'omnibus, par ce que la place n'y coûtait que trois sous....

 Nous nous mîmes en quête d'un territoire proche d'Alger, propice à l'expérience. Mais la guerre de 1914 éclata. Après l'Armistice de 1918, Mr Jean Peisson découvrit le champ d'essais rêvé. Grâce aux bons offices de MM. Roger Gaubert et Louis Boyer-Banse et à la compréhension de la haute administration, une parcelle de terrain domaniale de 360 hectares, connue sous le nom de " Marais des Ouled Mendil ", sise dans la commune de Birtouta, canton de Boufarik, département d'Alger, fut concédée à l'Institut Pasteur par un décret présidentiel du 15 Septembre 1927, complété par un décret du 17 Mai 1930, pour y créer un champ d'expériences.

 Ce marais est situé dans la plaine de la Mitidja, au pied des collines du Sahel, à 25 kms au Sud-Ouest d'Alger, à 4 kms à vol d'oiseau au Nord-Est du bourg de Boufarik, au Sud de la route nationale N° 1 et du village de Birtouta, dont il est distant de  1km700. Le point moyen du marais est par 36° 37' 15" de latitude Nord et 0° 37' 48" de longitude Est.

 

 La parcelle concédée en 1927 à l'Institut Pasteur dessine un polygone irrégulier qui mesure 5 kms dans sa plus grande longueur et 1 km dans sa plus grande largeur. Elle est recouverte irrégulièrement par le marais qui figure sur la carte . Au milieu du Marais il y a un étang aux eaux permanentes de 475 mètres de longueur sur 100 Mètres de largeur,

 Jusqu'en 1928, la peur des "fièvres paludéennes" a empêché l'homme d'habiter le Marais, et la peur de la "jaunisse des boeufs" l'a empêché d'y faire paître ou labourer des bovins de races fines.

 Ainsi donc, voici, à proximité d'Alger, un domaine dont le paludisme interdit l'entrée et la mise en culture.

 Ce désert d'eau convenait parfaitement à l'expérience;

 

CHAPITRE I.

LE  MARAIS  SAUVAGE

Et ce pays n'était qu'un très vaste marais ...J .M. de HEREDIA

Les Trophées; Les Conquérants de l'Or.

I. Tableau du Marais des Ouled Mendil

 Le Marais des Ouled Mendil, concédé en 1927 à l'institut Pasteur pour ses expériences, était un ultime reste des fameux marécages de Boufarik, tels qu'ils apparurent, le 23 Juillet 1830, aux yeux des soldats de de Bourmont quand ils atteignirent la dernière ligne de hauteurs du Sahel. La plaine immense, parsemée de pales étangs frémissants, s'étendait à leurs pieds jusqu'aux murs lointains de l'Atlas. Fromentin a décrit, dans une lettre datée du 8 février 1853, "Cette plaine magnifique, qui fut avec la Sicile le grenier d'abondance des Romains, et qui deviendra le notre quand elle aura ses légions de laboureurs". Elle offrait, en effet, le triste tableau du complet délaissement. Comme la Campagne de Rome, dont Chateaubriand disait :" Ces champs sont tels que les a laissés ... la dernière charrue romaine".. " J'aime les plaines, ajoutait Fromentin, et celle-ci est une des plus grandioses, sinon des plus vastes, que j'ai vues de ma vie... vaste étendue ...très mystérieuse comme tous les horizons plats, et dont on ne découvre distinctement que les extrêmes limites", "tant est grande cette campagne !".

 Et Fromentin dit plus loin :" La partie basse de la plaine est cachée sous l'eau ". C'est le royaume de la vase, la vase fond morne, affreux,sombre et dormant.

 "En 1830 écrit C. Trumelet dans son précieux livre (Boufarik 1887), le territoire de Boufarik n 'était qu'un marais tigré de forêts de joncs impénétrables; ce n'étaient que flaques d'eaux croupissantes, que mares, que rides suintantes; ne trouvant pas à s'écouler, ces eaux dormaient sur le sol en attendant que le soleil les bût ... Des chaussées, des ponts en branchages jetés sur ces vases permettaient de circuler à travers les fondrières, lesquelles étaient semées d'Îlots fourrés de maquis emmêlés et embroussaillés de lianes, de ronces, d'aubépines, et d'oliviers rabougris Les sentiers suivaient les renflements, les veines du sol en traversant des enfoncements bourbeux, ... dans lesquels on enfonçait jusqu'aux genoux, surtout pendant la saison des pluies" 

 

II. Formation de la plaine de la Mitidja

 

 La genèse du Marais des Ouled Mendil s'explique par le mode de formation de la Mitidja.

 Nous devons au Professeur J. Savornin, que nous remercions bien vivement, la vue générale de la constitution géologique de la Mitidja que nous donnons ici :

 "Longue de plus de 100 kms, large en moyenne de 15, la Mitidja se présente sur les cartes de l'Algérie comme une des plaines côtières caractéristique du littoral nord-africain. Toutefois elle ne communique avec la mer que par des coupures accidentelles, créées par l'érosion fluviale, à travers la barrière continue des sahels. Chacune de ses coupures a sa physionomie et son histoire propres. Si bien que le navigateur, abordant le rivage barbaresque, fût-ce en un des points les plus inhospitaliers - comme la baie d'Alger par exemple - ne peut deviner la proche présence de la grande dépression.

 " Celle-ci a toute l'apparence d'un ancien fond de lac. On ne s'arrêtera pas aux faits hypsométriques : la grande dissymétrie entre bords Nord et Sud notamment, si on accepte l'idée d'une déformation géologique probable relativement récente.

 " Au surplus, un examen direct, même sommaire, révèle que les remplissages alluviens du dit lac sont complexes. Ils sont connus en de nombreux points, grâce à des forages artésiens, pratiqués depuis plus de trois quarts de siècle, et dont au moins un a pénétré dans les dépôts quaternaires, jusqu'au tréfonds dans les sédiments marins d'âge pliocène. Ceux-ci comme on devait le prévoir, sont les roches calcaréo-gréseuses dites "molasses du Sahel", que l'on voit s'enrichir du Nord au Sud et s'enfoncer sous les alluvions.

 " L'hydrographie fait apparaître d'Ouest en Est un compartimentage de la plaine en cuvettes ou bassins à peine séparés par des seuils imperceptibles. En voici, l'énumération : Oued Nador, Lac Helloula, Oued Mazafran, Oued Harrach, Oued Réghaïa. Tous ces compartiments, sauf le second, ont un débouché direct sur à la mer par l'une des coupures des Sahels. Une galerie artificielle : tunnel d'évacuation du lac Helloula, a suppléé à ce dernier à l'absence de percée d'érosion.

  " Entre les bassins du Mazafran et de l'Harrach, le seuil de séparation est à l'altitude de 36 mètres. Ce niveau se maintient sur d'assez grandes longueurs dans toutes les directions, si bien que le drainage du dit seuil - ou, plus exactement, du Marais des Ouled Mendil qui en occupe la place - a dû être effectué partie vers l'Est, partie vers l'Ouest.".

 Les terrains secondaires, tous d'origine marine, dont est formé l'Atlas sont :

  • Trias (t.);

  • Jurassique (j.);

  • Crétacé(ci; inférieur, ca. albien, cm. cénomanien, cs. supérieur);

 Les terrains tertiaires, tous d'origine marine sont :

  • Eocène ((é.) associé au crétacé de l'Atlas;

  • Miocène (mi. miocène inférieur, mm. miocène moyen, mp miocène supérieur pliocène - argiles bleues du Sahel);

  • Pliocène (p.) (marnes sableuses attribuées à l'étage Plaisancien et surtout mollasse gréso-sableuses dite du Sahel);

 Les terrains quaternaires, tous d'origine fluvio-lacustres sont:

  •  P-q ( formation fluvo-lacustre dite de Maison-Carrée, avec os et dents de grands mammifères tels que : Hippopotamus, Elephas ausontus, etc...) avec lignites et Cardium edule;

  • q ( formation fluviale: argile, sables, graviers, aquifères, contenant des eaux artésiennes, comme la précédente);

  • a ( Alluvions récentes, formation surtout palustre: limons superficiels dans lesquels on a trouvé à Baraki, des os et une mandibule d'un jeune Cerf de Numibie, des fragments de bois transformés en lignite. Les dents d 'Elephas africanus sub-fossile ne sont pas rares dans ces alluvions très récentes.

Declivite  du  sol

 Le Marais des Ouled Mendil occupe un bas-fonds allongé d'Ouest en Est sur 5 kilomètres avec une largeur de 1 à 2 kilomètres, entre le Sahel au Nord et la plaine au Sud..

 Les côtes du Sahel, qui commencent au bord septentrionale du Marais, s'élèvent rapidement à 200 mètres d'altitude. Au contraire au Sud, la plaine monte doucement pour atteindre, à 10 kilomètres de distance, avec une pente moyenne de 2cm par mètre , le pied de la chaîne de l'Atlas, qui surgit brusquement jusqu'à une hauteur de 1500 et 1600 mètres au-dessus du niveau de la mer.

 Le fond du Marais, qui est à la côte 36 environ, offre cette particularité de ne pas être tout à fait plat . Il s'incline très faiblement, suivant une pente si légère, qu'elle est invisible à l'oeil nu, de part et d'autre d'une ligne, à direction Nord-sud, située dans le tiers occidental du Marais. Ce seuil imperceptible constitue, comme nous l'avons dit plus haut, la ligne de partage des eaux entre le bassin du Mazafran à l'Ouest (3e compartiment de la Mitidja) et le bassin de l'Harrach à l'Est (4e compartiment). Lorsque, durant l'hiver 1927-1928, nous avons voulu nous rendre compte du sens de l'écoulement des eaux, avant le relevé précis des cotes par le service topographique, qui ne pouvait s'effectuer qu'en été sur le sol asséché, nous projetions de petits fragments de papier sur la surface , immobile en apparence, du miroir d'eau.  En certains points, les bouts de papier dérivaient très lentement, les uns vers l'Est, les autres vers l'Ouest. La carte donne les cotes relevées en 1928, par le service topographique, de la moitié Ouest du Marais.

 Dans la direction de l'Est, du point de partage des eaux le plus élevé, qui est à la cote 37, jusqu'à la route de Birtouta à la gare, à la cote 33.40, sur une distance de 3m.60; la pente y est donc de 1mm.é par mètre.  Dans la direction de l'Ouest, à Boufarik, à la cote 34, sur une distance de 3 kms500, la dénivellation est de 3 mètres; la pente est donc de 0mm.8 par mètre.

 En résumé, le Marais des Ouled Mendil occupe une dépression au pied du Sahel. La pente de la plaine, au Sud est douce, celle du Sahel, au Nord, est raide. De plus, le fond du Marais présente deux penchants, l'un vers l'Est, l'autre vers l'Ouest, à inclinaison insensible, sans dos d'âne visible.

 

Contexture  du  sous-sol

 

 Deux forages poussés, à 2 kilomètres l'un de l'autre, par les soins de M. Mignot, en 1938, jusqu'à une profondeur de 34 et 32 mètres ont traversé, dans le sous-sol du Marais, des couches alternées d'argile et de sables ou graviers aquifères.

Crevassement  du  sol

 L'argile se rétracte considérablement sous l'effet de la chaleur et de la sécheresse. Les alluvions riches en argile se déposent, surtout à la partie Est du domaine, les torrents qui descendent du Sahel après les fortes averses d'automne, restent sans eau pendant l'été. Elles se crevassent alors énergiquement.

 

III. Les Eaux  du  Marais

 

 D'où viennent les eaux qui submergent la dépression des Ouled Mendil ?

 Ce sont, surtout, des eaux de ruissellement, puis, bien moins importantes, des eaux pluviales.

 Pourquoi, stagnent-elles aux Ouled Mendil ?

  Les eaux venues d'amont.

 La confrontation du relief du sol, que nous avons décrite au chapitre précédent, explique la profusion des eaux qui s'accumulent dans le bas-fonds des Ouled Mendil. En plus des eaux de pluie qui tombent directement du ciel, il reçoit des terrains environnants, plus élevés au Nord et au Sud, d'abondantes eaux de ruissellement que grossissent les cataractes précipitées du haut des montagnes par les pluies abondantes.

 Du Nord, des pentes assez raides du Sahel, dévalent des torrents. Du Sud, de la plaine doucement inclinée, viennent des nappes d'eau plus lentes. Un vaste bassin se déverse ainsi dans la dépression des Ouled Mendil.

 Les eaux tombées du ciel.

 La quantité de pluie qui tombe aux Ouled Mendil peut être évaluée d'après les chiffres relevés au pluviomètre d'Alger et à celui de Blida, le Marais se trouvant à mi-distance entre les les deux villes, à 25 kilomètres de chacune d'elles. Il pleut moins à Alger, bâtie sur le penchant oriental du massif de la Bouzaréa, dont l'altitude est de 400 mètres, qu'à Blida, qui est situé au pied de la chaîne de l'Atlas, dont le point culminant dépasse 1.600 mètres.

 Les pluies algériennes sont d'une impétuosité qui a frappé Fromentin : " Il pleut à torrents ... A chaque instant, le grain qui redouble rétrécit l'horizon en le fermant d'une nappe continue presque impénétrable, et tendue du haut en bas comme un rideau. La campagne ...est inondée, car la terre surprise par ce brusque arrosement, n'a pas pu s'imbiber assez vite; l'eau court dans les chemins changés en ruisseaux, ou séjourne à la surface des prairies; le hamma n'est plus qu'un long marécage....Depuis cinq jours j'assiste à quelque chose de moins redoutable, mais d'aussi désespéré qu'un déluge: un ciel, des eaux noires, presque pas de jour, un fracas monotone et assoupissant comme le silence de la pluie, toujours de la pluie, qui tombe dans un marais, d'immenses cataractes ..... Ce sombre tableau, si confusément composé de de pluie qui tombe, de flots qui roulent, d'écumes qui jaillissent, de nuages en mouvement...". "Souvent  aussi une immense armée de nuages gonflés d'eau envahit le ciel, et, venant du firmament où elles se sont accumulées, les nuées amassent une affreuse tempête de noires pluies".

 Après de violentes averses hivernales, les oueds algériens sont des torrents furieux qui jettent à la mer des masses d'eau boueuses, chargées de débris et de détritus arrachés aux flancs des montagnes et à la glèbe des campagnes. Les algérois connaissent bien la large tache, couleur de sable, qu'étalent dans le golfe céruléen, à plusieurs milles au large, les alluvions apportés par l'Harrach après chaque orage d'hiver. L'exutoire oriental du Marais des Ouled Mendil, l'oued Terro, est l'un des affluents de l'Harrach qui lui amène le plus d'eau boueuse. C'est dans ces atterrissements de l'Harrach que sont enfouis, quelque part au milieu du golfe, depuis la fin du XVIe siècle, les plus belles pierreries de Montézuma. Le lundi 24 Octobre 1541, la flotte armée par Charles-Quint pour conquérir Alger avait débarqué, sur la plage d'Hussein-dey, une partie de ses troupes, qui avait encerclé la ville, lorsque la mer commença, comme disait Rabelais, à "s'enfler et tumultuer du bas abysme". Une furieuse tempête du Nord-est dura trois jours, accompagnée de pluies diluviennes. L'eau du ciel mêlée de grêle qui tombe à torrents glace les soldats sans abri et sans ravitaillement, dans la fange, "terra caenosa" écrit Villegaignon, tandis que l'Harrach et les ruisseaux, débordés, inondent le rivage, jetant à la mer cadavres et équipements avec leur boue. La mer démontée coulent 516 vaisseaux, dont 75 grandes galères. Parmi elles, la galère capitaine de Fernand Cortez, le conquérant du Mexique. Cortez ne se séparait jamais des trésors qu'il avait rapportés de la nouvelle Espagne. Gomara , qui assistait à l'expédition parmi les gens de Cortez, raconte avec douleur qu'ils virent engloutir sous leurs yeux, dans l'eau boueuse, "y se perdieron entre los grandes lodos", les sacs de toile renfermant ces objets précieux, ces joyaux, parmi lesquels d'énormes émeraudes. Après le désastre, Charles-Quint et le reste des troupes purent à grand'peine rejoindre, au cap Matifou, les débris de l'Armada.

 La sécheresse estivale

 Au caractère diluvien des pluies algériennes s'ajoute leur caractère saisonnier.

 Elles offrent par là une difference marquée avec les pluies qui tombent en France. C'est ce que montre bien le graphique ci-dessous qui représente les hauteurs moyennes mensuelles de la pluie, relevées à Alger pendant 25 ans et, en regard, les hauteurs moyennes mensuelles relevées à Paris pendant 125 ans.

   

 Deux remarques intéressantes sont suggérées par la lecture de ce tableau. D'une part, il tombe beaucoup plus d'eau à Alger qu'à Paris et, d'autre part, tandis qu'à Paris la quantité de pluie mensuelle ne varie pas beaucoup d'un bout de l'année à l'autre, en Algérie, l'année se partage en deux saisons bien tranchées : la pluvieuse et la sèche. 

 Lorsqu'au printemps les grandes trombes ont passé, le sol de la Mitidja, "mouillé et molle du déluge" hivernal, sèche le mieux qu'il peut son corps chargé de pluie.

 Sous le ciel d'airain, à l'époque caniculaire, le soleil enragé d'Afrique fait de la vase une croûte compacte et fendillée où l'on ne sème ni ne récolte.

 Déjà Appien cité par F. Lacroix, disait des cours d'eau d'Afrique, au IIe siècle de notre ère :" ... tels, qui roulaient comme des torrents, étaient asséchés par le soleil ardent". Suivant l'expression de Virgile :" on verrait à sec même les fleuves".

 Fromentin a décrit le paysage de la Mitidja au mois d'Octobre 1853, après les chaleur :" L'été n'a pas laissé une herbe vivace sur une longue étendue, tour à tour battue par les grandes pluies, puis écrasée par le poids des eaux stagnantes, puis durcie, gercée, brûlée par cinq mois déjà de sècheresse et de soleil à peu près continus. De grands espaces vides et d'un parcours aussi doux au pas des chevaux que peut l'être un pré fauché, ressemblent à des chaumes dont la paille aurait été coupée très court. Puis viennent les terrains plus maigres, où la marne est encore plus nue, puis de loin en loin des zones basses, où la fraîcheur des eaux souterraines fait naître et verdoyer tristement la végétation rigide et silencieuse des marais".

  En 1856, C; de Feuillide écrivait : " En Algérie durant quatre mois de l'année, des pluies torrentielles et continues inondent et ravinent; durant quatre mois, le soleil brûle et crevasse, sans qu'une seule goutte d'eau vienne rafraîchir la surface du sol, sans qu'un seul nuage au ciel tempère et voile les éblouissantes ardeurs du soleil".

 Bien loin de l'Algérie, René Grousset signale le même phénomène dans la grande plaine chinoise, où le danger de la sècheresse se combine avec celui de l'inondation".

 En 1927, le Marais des Ouled Mendil offrait , en petit, le tableau présenté, en 1830, par les marécages de Boufarik : en hiver trop d'eau ; pas assez, en été, quand le marais est desséché, quand la chaleur excessive fend la terre.

 Les eaux stagnantes.

 Dans le bas-fonds des Ouled Mendil, les deux phénomènes caractéristiques du climat algérien : pluies diluviennes qui érodent le sol en hiver, sécheresse qui torréfie la glèbe en été, sont accompagnés d'un troisième : la stagnation de l'eau, qui engendre un "palus" typique.

 La lenteur de l'écoulement et la stagnation des eaux, en certains points de la Mitidja tels que la région des Ouled Mendil, ont deux causes :

  • l' imperméabilité des terrains

  • la faiblesse ou l'absence de pente

 Nous avons vu, au chapitre précédent, que le sol et le sous-sol des Ouled Mendil contiennent une grande proportion d'argile. Une minime partie seulement des eaux tombées du ciel ou ruisselant d'amont peut s'infiltrer dans les entrailles de la terre. Le fond glaiseux du "palus" est rendu encore plus impénétrable par le dépôt de matières organiques décomposées, qui s'accumule sous le poids de l'eau dormante. Les eaux n'y trouvent pas la fin naturelle évoquée par le poète : " Les pluies se perdent enfin là où l'éther fécondant les a précipitées dans le sein de la terre, mère de toutes choses".

 D'autre part lorsque les grandes crues ont passé en flots tumultueux, leurs dernières eaux, ralenties dans leur course, traînent sur le sol presque plat des Ouled Mendil. Elles ne trouvent, pour s'écouler vers la mer, soit par l'Ouest, soit par l'Est, que des pentes insuffisantes, à peine &mm par mètre. Les terres meubles du palus, imbibées d'eau, s'égouttent, à l'Ouest, languissamment, vers l'Oued Tleta, affluent du Mazafran, qui se jette à la mer à 25 kms, à vol d'oiseau, à l'Ouest d'Alger. A l'Est, l'oued Terro, roule son eau paresseuse jusqu'à l'Harrach, dont l'embouchure est aux portes d'Alger. Des deux côtés, la faible inclinaison du sol ne permet qu'un très lent essuyage des terres trempées.

 Du point de vue géographique, il est intéressant de noter que les deux oueds, l'Oued Tleta et l'Oued Terro, prennent naissance dans le Marais des Ouled Mendil, sur les deux versants opposés de l'imperceptible seuil de partage des eaux.

 C'est l'évaporation, par le soleil ardent de la canicule et par les vents, qui achève l'assèchement de la vase. Dans les creux, l'eau croupit encore longtemps. Tel est l'étang de près de cinq hectares au milieu du Marais des Ouled Mendil.

Partie 2.

IV. HISTOIRE  NATURELLE

 orsque nous abordâmes, en automne 1927, le domaine des Ouled Mendil récemment concédé à l'institut Pasteur pour ses expériences dans le bled, le pays plat, inhabité et inculte, étendait à l'infini sa "solitude de mort". "Et, comme les hommes n'y avaient point donné de cours aux eaux, il était rempli de marécages" (Volney - Ruines II.)

 La mélancolie prenante  des octobres algériens enveloppait le ciel et la terre. A mesure que l'on avance dans la connaissance de ce paysage de terre et d'eau, à travers le maquis et la vase mouvante, on est davantage saisi par les souvenirs antiques. Anatole France a appelé la Méditerranée "La coupe d'Homère". Africa, Mauretania, ce pays est un pays latin. Saint Augustin l'Africain savait l'Enéide par coeur. Si nous nous penchons sur les plantes et les animaux qui peuplent ce littoral de la mare nostrum , à tout moment s'évoque dans notre mémoire la poésie virgilienne.

 

 Nous voudrions esquisser ici le paysage maremmatique que présentait les Ouled Mendil, encore sauvages en 1927.

 

Florule

 Les papiers officiels affectant le Marais des Ouled Mendil à l'expérience d'assainissement furent prêts en hiver 1927. Vite, il fallait aller sur place, explorer le pays pour tracer un plan d'actions. Mais, sous les nuées grises et lourdes, le Marais d'hiver était inabordable : à perte de vue, de l'eau, de la boue, où l'on s'envase.

 Il fallut attendre qu'aux souffles tièdes du renouveau, la terre se ressuyât peu à peu. des bandes de terre molle émergent ça et là et se recouvrent de verdure. Longtemps encore "l'herbe est veuve, et troubles sont les ondes" ( Pétrarque ).

 Puis le soleil bienfaisant du printemps vermeil évapore lentement les eaux d'écoulement au languide pas. Mais, en bien des points, l'élément aquatique reste encore en excès : c'est d'abord l'étang oblong, d'un kilomètre de circonférence, dont les bords, curieusement taillés à pic, mesurent un demi-mètre de hauteur; ce sont, ensuite, les mares, des fossés, des creux, et des trous creusés de mains d'homme. Dans ce terrain marneux, on sent filtrer l'eau partout, prête à se montrer à la moindre dépression du sol.

 Dans le décor végétal des Ouled Mendil, où l'eau domine, les plantes d'eau précèdent la flore terrestre.

  La Flore aquatique

 Le paludologue est attiré par cette végétation aquatique, qui fournira aux larves d'anophèles pâture et asile. En voici l'inventaire :

   1. D'abord, les plantes qui nagent entre deux eaux; elles font partie du plankton:     Dans l'onde cristalline flottent des paquets d'algues filamenteuses d'un vert profond, "les mousses aquatiques pendantes et chevelues" qu'affectionnent particulièrement les anophèles. (Spirogira Cladofora ...)

   2. Les plantes surnageant à la surface, qui constitue le pleustron, sont plus élevées en organisation  Parmi elles, les Lemna ou lentilles d'eau, dont les petites feuilles rondes serrées les unes contre les autres forment une jolie mosaïque vert clair.

   3. D'autres plantes, fixées par leurs racines au fond des eaux, ont leurs feuilles et leurs fleurs prolongées dans l'eau, ou partiellement émergées; elles font partie de ce qu'on appelle le benthos :

         - Carex divisa Huds..

         - Scirpus Holoschoenus L. dont les feuilles poussent, comme celles du jonc, en

touffes ou en gerbes, parfois assez épaisses pour dissimuler un homme.

         

         - Scirpus lacuster L. ssp. glaucus dont les tiges sont moins rigides que celles

de Scirpus Holoschoenus.  

          

         - Scirpus maritimus L.

 

         - Cyperus baldtus à épillets larges, formant des inflorescences denses.

 

        - Typha australis à feuilles rubanées, aux épis cylindriques. Appelée massette, quenouille, roseaux des étangs, paille des marais, elle sert à couvrir les gourbis et les meules.

           

     - Alisma Plantago-aquatica. Le plantain d'eau, avec ses curieuses feuilles en cuiller. Les arabes l'appellent "Le sabre de l'eau".:

                   

        - Rorripa Nasturtium-aquaticum le cresson des fontaines, aux fleurs blanches,

aux feuilles divisées latéralement à l'instar d'une plume.

 

         - Iris Pseudacorus, grand iris aux splendides fleurs jaunes, commun dans les

oueds de la Mitidja.

 

         - Panicum repens, qui presse l'armée innombrable de ses tiges grêles à feuilles

minces dans les fossés inondés et les mares qu'elles occupent entièrement.

 

         - Heleocharis palustris

 

 

 

 

Telle était la flore hélophile (aimant les marais) qui peuplait, en 1927, l'étang, les mares, les trous, et les creux de terrain du Marais des Ouled MendiL. 

  La Flore terrestre

 La flore terrestre devenait accessible au printemps, lorsque les eaux commençaient à découvrir les terres trempées. On y distinguait une pelouse à herbe courte, une végétation herbacée, des halliers.

   1. La pelouse était immense. Enchâssant les flaques d'eau libre qui brillaient dans le ciel, comme des yeux dans le visage,  ( "source"  et oeil" sont le même mot en arabe :    ainsi qu'en berbère  : tit' ) , la croûte de fange, lentement asséchée, était, au renouveau, toute verte d'herbe fine, veloutée, semée de fleurs. "On marche avec plaisir et comme avec scrupule sur cet admirable tapis dont la souplesse et la propreté ont je ne soit quoi de luxueux". ( Fromentin: Correspondance et fragments inédits 1912). Cette nappe végétale, douce au pas, étalait en 1917 une flore charmante, que nos travaux de desséchement et de défoncement ont remplacée par de prosaïques céréales et légumineuses

   2. Sur le lit de gazon se dressait toute une végétation herbacée dont voici quelques types :

   -  Phalaris caerrulescens, graminée à touffes denses qui, de loin, ressemblent        en avril à des joncs. En mai et juin les grands peuplements naturels de ce millet aux épis céruléens étendent des nappes bleuâtres.

   - Iris spuria, Iris aux fleurs élégantes, où le violet profond des pétales et des stigmates contraste avec les couleurs orange des étamines.

    - Gladiolus byzantinus, le glaïeul rose. "Le petit glaive".

   - Dipsacus sylvestris qui porte le joli nom de "cabaret des oiseaux". Ses grandes feuilles pliées sont épineuses.

    - Apium graveolens,  Mâche des marais, ou céleri sauvage

    - Mentha rotundifolia, la menthe aux feuilles rondes, duveteuses, dont le parfum n'est pas très fin.

    - Helosciadium nodiflorum, ou parasol des marais, à petites fleurs blanches.

    - Lycopus europaeus, dont la feuille est comparée à la trace du pied de loup.

    - Equisetum ramosissimum, une prêle.

    - Ormenis praecox, fausse camomille, ou marguerite commune des champs.

    - Urginea  maritima, La scille maritime, aux "indestructible oignons le désespoir des colons à venir" disait Fromentin. La scille couvrait, au printemps de 1928, de vastes espaces dans la partie est de la pelouse sortie des eaux. Sur l'herbe rase, les belles touffes de ses larges feuilles charnues et vernissées sont très ornementales. La charrue a extirpé leurs énormes oignons qui ont servi à préparer de la mort aux rats.

 

   3. Enfin, après la pelouse et la végétation herbacée, c'est une perspective de halliers moutonnants que la flore terrestre du palus offrait aux regards de l'explorateur. Maquis d'arbustes, sans arbres. Pas un seul arbre en 1927, sur les énormes étendues où les yeux étaient remplis par les horizons sans limites. Et pourtant la basse Mitidja gorgée d'eau nourrit ailleurs de belles forêts hélophiles où domine l'association ormes et frênes : l'Ulmo-Fraxinetum décrite par René Maire. Les ormes, Ulmus campestris et les frênes Fraxinus angustifolia, mélangés de peupliers blancs, populus alba(appelés trembles en Algérie), de saules, Salix alba, et de lauriers d'Apollon (ou lauriers-sauces), Laurus nobilis, y forment des futaies élevées à dôme de verdure continu et épais. C'est le tableau que montre encore la forêt de Sidi Sliman près de Marengo, le bois de Farguen vers l'embouchure du Mazafran, et qui montrait sans doute le fameux bois des "Kharezzas" où Hadjoutes de l'époque héroïque cachaient leurs troupeaux et le produit de leur razzias. Aux Ouled Mendil, la forêt de Ulmo-Fraxinetum avait, en 1927, disparu (depuis longtemps sans doute). Il n'en restait que le sous-bois. Nous l'avons débroussaillé et défoncé. Mais nous avons voulu en garder un échantillon, une "réserve" d'un quart d'hectare, pour montrer le faciès du pays tels que les Français l'ont trouvé. Le professeur René Maire a bien voulu en déterminer la florule caractéristique, que nous reproduisons d'après ses indications.

 

 Ce sous-bois, terme ultime de la dégradation de l'association Ulmo-Fraxinetum, est composé d'arbustes enchevêtrés et de lianes très abondantes.

 Lorsqu'on explore ces bosquets virgiliens, on est piqué par les aiguilles acérées des joncs, griffé par les crochets aigus de la broussaille :

 

    - La ronce , Rubus ulmifoltus

    - L'aubépine ou buisson blanc, Crataegus oxyacantha

    - Le prunellier ou buisson noir, Prunus spinosa

 

 Aux arbustes épineux se mêlent :

 

   - Le lentisque, Pistacia lentiscus que les soldats de l'Armée d'Afrique appelaient "brule capotte" souvenir des feux de bivouac.

 

  Les lianes foisonnent :

 

      - La clématite, Clematis cirrosa

     - Smilax mauritanica, aux larges feuilles peu épineuses.

 

 A l'ombre du maquis, la strate herbacée n'est pas abondante :

 

   - Asparagus officinalis , asperge donnant naissance au printemps à de jeunes pousses comestibles.

     - Allium triquetrum, à fleurs blanches, campanulées, pendantes à odeur alliacée.

 

 Tels étaient quelques aspects du paysage végétal qu'offrait aux yeux, en 1927, le palus des Ouled Mendil, hérissé de plantes d'eau et de halliers.

 

 

 

Faunule

  Les animaux qui prédominaient dans le Marais des Ouled Mendil en 1927, avant l'expérience de prophylaxie, appartenaient à la "gent qui fend l'air" et, en même temps à la "gent marécageuse".

 C'est un moustique qui est le souverain maître du palus, puisqu'il exclut l'homme. Il appartient à une race tristement célèbre par son action délétère : Anopheles maculipennis Meigen, variété labranchiae Falleroni, le plus dangereux de tous les anophèles du bassin méditerranéen.

 Les eaux dormantes du Marais, claires et peu profondes, dépourvues de poissons, sont un gîte idéal pour ses larves, qui trouvent une pâture abondante dans la flore aquatique verticale qui pousse à profusion : "les hautes herbes palustres, les roseaux, les souchets, asile des cousins"..

 La sauvagine foisonnait dans les marécages de Boufarik et, avant 1927, dans le marais des Ouled Mendil.

 A. Toussenel qui fut Commisaire civil de Boufarik en 1841, grand ami des bêtes et, grand "cynégète" en gardait un souvenir attendri : il y avait profusion de bécasses, bécassines, vanneaux, poules d'eau (en janvier surtout), sourdes (très communes l'hiver), pluviers dorés (qui s'abattent tumultueusement sur les landes aux premières pluies d'octobre).

 Les cigognes arrivent en janvier pour repartirent à mi-août.: "Parfois un grand oiseau projette son ombre _ ermite aux longues jambes des étangs"

 D'autres oiseaux aussi pullulaient aussi à cette époque dans la Mitidja : le guêpier, l'étourneau que Toussenel décrit "passant en trombes qui obscurcissaient le soleil et occupaient dans le ciel des zones d'un kilomètre d'étendue sur une profondeur insondable".

 Boufarik était, au temps de Toussenel, "la terre promise du gibier et du chasseur". "La moyenne journalière de Toussenel, avant son déjeuner, flotte dans les dix à quinze pièces laissées sur le carreau", écrit C. Toussenel qui ajoute "c'est vraiment merveilleux ce que raconte Antoine Gandon dans ses souvenirs d'un vieux chasseur d'Afrique : Trois lièvres, un sanglier, deux perdrix en un rien de temps, et cette prouesse n'est pas exceptionnelle" . Trumulet écrit qu'en 1844, lorsque les bas-fonds à eaux stagnantes, qui existaient dans l'enceinte même de Boufarik, eurent été desséchés, les anciens colons: "commencent déjà à regretter le bon temps où ils pouvaient tirer de leurs fenêtres des bécasses et des canards".

 C. de Feuillide écrit, en 1856, que la région de Boufarik "est encore à cette heure un réceptacle de canards sauvages, l'hiver, de poules de Carthage, l'été, et, en tout temps, de chacals, de hyènes, et de panthères".

 Les bêtes fauves ne manquaient pas, en effet. Le maquis était infesté de chacals, d'hyènes, de sangliers.

 A Baba Ali, à quelques kilomètres à l'Est des Ouled Mendil, le fameux chasseur Bombonnel tuait en 1850, des panthères, en se servant comme appâts, de chèvres achetées au marché de Boufarik.

 En 1831, le jeune Lieutenant de Mac-Mahon, qui faisait partie du corps expéditionnaire comme aide de camp du Général Achard, entendait, parfois la nuit, de la redoute de Douéra, à 3 kilomètres au Nord-Ouest des Ouled Mendil, rugir des lions rôdeurs. Déjà dans l'antiquité, la Maurétanie césarienne, royaume de Juba II, où était située la Mitidja, était célèbre par ses lions. Horace écrit :" ...La terre de Juba, aride nourrice des lions..."

 Mais,  plus redoutables que les fauves, sont les insectes parasites. De même que le paludisme est inoculé à l'homme par les minuscules anophèles nés des eaux stagnantes, le paludisme bovin, ou piroplasmose, est donné au boeuf par la piqûre des tiques qui apparaissent en été dans l'herbe des landes que le marais laisse en s'asséchant.

 Il est intéressant de noter que toutes ces tiques, dont la plupart transmettent la piroplasmose du boeuf, sont praticoles et supportent bien les mouillures. Nous n'avons pas trouvé aux Ouled Mendil l'espèce Hyalomma mauritanicum, agent vecteur d'une grave piroplasmose, la theilèriose bovine. Cette espèce de tique, au contraire des autres, est rupicole : elle hiverne au stade nymphal dans les fentes des murs ou des rochers, et ne trouve pas de gîte dans la vase trempée d'eau.

 L'ennemi le plus puissant de l'homme et de son bétail est l'insecte aux légions innombrables, surtout celui qui est buveur de sang :

 

V. LE MARAIS DANS L' HISTOIRE ANCIENNE, MEDIEVALE ET MODERNE

' Histoire humaine du Marais des Ouled Mendil, a été celle des marécages de Boufarik, dont il n'est aucun reste. Faute de documents, on ne peut tracer qu'une esquisse de ce que fut cette région dans l'antiquité et sous la domination arabe. Elle entre dans l'histoire moderne en 1830, sous le régime français.

 Dans l'Antiquité ....  Etlam periere ruinae (même les ruines ont péri)

 Pas une pierre taillée, pas une pierre écrite, ne portent témoignage, dans les marécages de Boufarik, de la vie qu'y purent mener, aux siècles lointains, les êtres du passé dans la vase dissous.(Victor Hugo - Sortie de l' ombre)

 A l'époque romaine, la Mitidja faisait partie de la Maurétanie césarienne, dont la capitale était Césarée (auparavant Lol, actuellement Cherchel). Au premier siècle avant Jésus-Christ, y a régné Juba II, époux de Cléopâtre Séléné, fille de la fameuse Cléopâtre et de Marc-Antoine. Dans l'Atlas Archéologique de Stéphane Gsell (feuille d'Alger), le marais des Ouled Mendil, dans le secteur de la Mitidja, est vierge de ses chiffres rouges qui attestent la présence de vestiges anciens. Une borne militaire a été découverte à 3 kilomètres à l' Ouest de Boufarik; peut être jalonnait-elle une route allant de Mouzaïaville à Rusguniae (Matifou). Des défricheurs trouvèrent, dans les premiers temps de la colonisation, en pleine zone marécageuse, des restes de canaux en maçonnerie qui témoignent que les Romains n'avaient point négligé les travaux hydrauliques dans cette région. A Baba Ali, à 7 kilomètres au Nord-Est des Ouled Mendil, a été trouvée une lampe antique portant la légende énigmatique :" Emite lucernas colatas ab asse". (Acheter des lampes pour un as .... ou cher Asse ???)

 Le Professeur L. Leschi pense qu'une route romaine, venant de la montagne (des traces en subsistent dans la région de Tablat), débouchait en plaine vers Rovigo, et, de là, gagnait Rusguniae dont les relations étroites avec Aumale, d'une part, et le Chelif, d'autre part, sont attestées par l' épigraphie. Cette route devait passer non loin de Sidi-Moussa. Une certaine quantité de pièces romaines en bronze des IIe et IIIe siècle ont été trouvées en 1943, prés de Maison-Blanche.

 Le Pr L. Leschi ajoute qu'on déclare traditionnellement que la Mitidja était à l'époque romaine, un vaste marécage.

 C'est l' opinion de E. Cat : " En réalité, nous dit le Pr Leschi, on sait peu de faits précis. Mais quand on voit que le terroir de Tipasa, par exemple, s'étendait jusqu'à Mouzaïaville, on peut supposer que la prospérité certaine de Tipasa dans l'antiquité provenait de l'exploitation de cette région, qui pourtant est devenue ensuite, terriblement malsaine. Sans doute, mais ce n'est qu'une hypothèse, y avait-il sur certains points de la plaine des fermes et des installations agricoles, à l'exclusion de toute agglomération importante qui eût assurément laissé des traces. La destruction presque totale de Rusguiniae (Matifou) et d'Icosium (Alger) nous laisse dans l'obscurité".

 Sous la domination musulmane .....

 "Avant l'invasion des Arabes hilaliens, toute la région qui s'étend depuis le pays des Noirs jusqu'à la Méditerranée était bien habitée : les traces d'une ancienne civilisation, les débris de monuments et d'édifices, les ruines de villes et de villages sont là pour l'attester... Au cinquième siècle de l'hégire ( XIe siècle après J.C.) les Béni-Hilâl y firent irruption, et, pendant trois siècles et demi, ils ont continué à s'acharner sur ce pays; aussi la dévastation et la solitude y règnent encore". (Ibn Khaldoun)

 Des trois pays maugrebins : l' Algérie, la Tunisie et le Maroc, c'est l' Algérie dont l'histoire au Moyen-Age est la moins connue.

 Les documents fournis par le Pr G. Marçais nous permettent d'esquisser un aperçu du sort de la plaine de la Mitidja pendant cette période.  Nous considérerons d'abord la suite des événements politiques et militaires, puis la situation économique aux différentes époques.

  1. La dévastation hilalienne et l'oppression turque 

 La civilisation antique, déjà frappée par les Vandales et par les indigènes, périt dans l' Afrique de Nord après la défaite et le départ des Byzantins, lorsque se produisirent, en 647, les premières incursions musulmanes.

 A partir de ce moment, l' Afrique du Nord appartint tout entière à l' Orient; l'unité méditerranéenne cessa d'exister. Mais l'emprise intellectuelle de l'Egypte ne dura pas trois siècles. Un événement capital ruina, en Afrique du Nord, à partir de 1050, cette civilisation d'origine orientale : l'invasion des arabes hilâliens. Ils arrivèrent dans la Mitidja vers le milieu du XIIe siècle. Leur domination a soustrait le pays à l'influence de la civilisation orientale. Désormais ce n'est plus de l' Est, c'est de l' Ouest que viendra la lumière.

 Le Pr G. Marçais, retrace à grands traits, l'histoire de la Mitidja après l'invasion des Arabes du XIIe siècle.

 A une époque difficile à déterminer, probablement à la fin du XIIe siècle et peut être à la faveur de la poussée vers l' Ouest des Béni Ghanya, se sont installés dans la Mitidja les Arabes Tha'aleba de la grande famille des Ma'qil. Ceux-ci sont étrangers à la famille des Béni Hilâl; Ils ont progressé par les Oasis. La plupart ont poussé vers le Maroc et ont occupé le Sud de l' Atlas ( Haute Moulouya, Tafilelt, Vallée du Sous). Mais une de leurs branches, les Tha'aleba, est remontée vers le Nord et a pris possession de la Mitidja. Sidi Abd er Rahmân et Tha'alebi sont leurs plus illustres descendants.

 La Mitidja au XIIIe- XIVe siècle est convoitée par les rois Abd el Wâdides de Tlemcen, qui s'efforcent à plusieurs reprises de s'emparer de Bougie (sur les confins du royaume de Tunis). Ils deviennent maîtres plusieurs fois de la Mitidja, mais doivent mater les Tha'aleba, ce qui n'est pas facile. Les Tha'aleba s'inféodent au parti des rois Mérinides de Fès. La Mitidja est, de ce fait, un des champs de bataille où Fès et Tlemcen sont aux prises. Un des moyens classique de lutte contre Tlemcen est, pour les Tha'aleba, de soutenir un prétendant au trône de Tlemcen, de provoquer une crise dynastique.   C'est ce que fit un chef des Tha"aleba, nommé, Salem ben Ibrâhim, Emir de la plaine, dont Ibn Khaldoûn dit qu'il était "un chef que les Tha"aleba n'étaient pas dignes de posséder". et que G. Marçais a traité de "rebelle impénitent".

 Dans les chroniques de cette époque, on trouve souvent le nom de la " Ville de  Mitidja" que l'on peut _ sauf erreur _ identifier avec Blida ou Cazrouna, village encore existant non loin de Blida.  

 En ce qui concerne spécialement la région des marais des Ouled Mendil, c'est au XIIIe siècle, dans l'histoire d'Ibn Khaldoun, que l'on trouve, pour la première fois, mention de la tribu des Ouled Mendil qui donna peut être son nom à notre marais. Nous rapportons ici ce qu'en dit Ibn Khaldoun :

 " C'était à l'époque des guerres continuelles entre Almohades et Almoravides. Les Ouled Mendil étaient une fraction des Maghraoua établie dans la vallée du Chélif. Ils étaient du parti des Almohades. Au début du XIIIe siècle ils avaient pour chef Mendil, fils d'Abd er Rahmân, au moment où un partisan des Almoravides, Ibn Ghania,(dont la famille état partie de Majorque en 1185) envahit les provinces du Maghreb central et lança sur tout ce pays les orages de la guerre. Ayant alors conçu l'espoir d'étendre sa domination sur les contrées voisines, Mendil se conduisit comme le lion qui, pour protéger ses lionceaux, fait respecter les environs de sa tanière. Après avoir conquis les régions à l'entour de son pays, il soumit la ville de Médéah et les lieux qui en dépendent.... A cette époque, la plaine de la Metidja était couverte de cultures, de villes et de villages. Les historiens rapportent que les habitants de cette région possédaient trente villes assez considérables pour pouvoir y célébrer la prière publique. Mendil envahit ce pays en y apportant la dévastation, et il ne s'en éloigna qu'après y avoir tout ravagé. Pendant cette expédition, il affichait un grand dévouement à la cause des Almohades, étant disait-il l'ami de leurs amis et l'ennemi de leurs ennemis. Yahya Ibn Ghania s'était laissé enlever l'Ifrikia par les Almohades... quand le cheikh Abou Mohammed le hafside mourut à Tunis, l'an 618 (1221)... cet événement releva l'espoir d'Ibn Ghania qui, toujours prêt à maintenir la cause des Almoravides, se mit encore à insulter les frontières et à dévaster les villes de l'Ifrikia. Ensuite, il passa chez les Zenata, lança ses escadrons dans les plaines de ce pays et en balaya toutes les richesses. A la suite de plusieurs rencontres avec les habitants et les troupes de cet aventurier, Mendil, fils d'Abd er Rahmân, rassembla une armée et lui livra bataille auprès de Metidja; mais, abandonné par ses Maghraoua, qui ne purent résister aux charges de l'ennemi, il resta prisonnier entre les mains d'Ibn Ghania et mourut bientôt après, par ordre de ce chef. Ceci se passa en l'an 622 (1225) ou 623. A la suite de cette victoire, Ibn Ghania soumit la ville d'Alger et mit en croix, sur les murs de cette forteresse, le cadavre de sa victime, afin de frapper de terreur tous ceux qui penseraient à la résistance... Quand ces loups arabes, les Hilaliens de l'Ifrikia, ajoute l'historien Ibn Khaldoun, embrassèrent le parti d'Ibn Ghania, les Zoghba, une de leurs tribus, se rangèrent du côté des Almohades... Ibn Ghania, à la tête de ses brigands, fit alors plusieurs irruptions dans le territoire de Tlemcen... Pendant les guerres d'Ibn Ghania, toutes les villes du Maghreb central furent ruinées par les tribus zenatiennes qui s'occupaient, sans relâche, à en opprimer les habitants, à piller leurs biens, à enlever les voyageurs, à détruire tous les ouvrages de la civilisation et à emporter les forteresses où l'on entretenait des garnisons almohades. Ce fut ainsi que succombèrent ...la Metidja.... [ Il s'agit de la ville de Mitidja, non de la région. Le géographe Abou Obeid el Bekri écrit ce nom Mittidja. Il ne le regardait donc pas comme un dérivé du mot Tadj (couronne), ainsi que l'ont fait quelques orientalistes].

 

 Au début du XVIe siècle, la bourgade maritime des Beni Mezghanna appelée "les îles" (El Djezaïr, d'où Alger), à cause de l'existence très favorable de quelques îlots qui abritaient les bateaux contre les fortes houles, était devenu un repaire de pirates. Délivrée de la menace espagnole par le corsaire turc 'Arroûj et son frère Kheir ed-dîn' (le Barberousse pour les chrétiens), elle passa sous la domination des Turcs. La course resta longtemps une industrie florissante. Les Turcs ne conçurent l'administration de l'Algérie que comme une exploitation fiscale. Les janissaires et les tribus Makhzen assuraient la collecte des  impôts par des expéditions périodiques. La domination turque se résume ainsi : régime d'oppression des Indigènes à l'intérieur, de piraterie sur mer à l'extérieur.

  2.  Guerres incessantes et épidémie meurtrières sont cause que la fertile Mitidja reste inculte.

 La destruction de l'empire romain est suivie d'une décadence économique que la conquête byzantine ne suffit pas à enrayer. Lorsque les premières bandes musulmanes pénètrent, au VIIe siècle, dans la province d'Afrique, l'Algérie conserve quelque chose de la prospérité qu'y avait fait naître la paix romaine. Mais à partir du XIe siècle, l'invasion des Hilâliens venus de la Haute-Egypte renouvelle presque entièrement les conditions d'existence en Afrique du Nord. L'irruption des Beni Hilâl rappelle aux chroniqueurs le "vol des sauterelles apportées par le vent du Sud" . Ibn Khaldoun, qui est cependant un Arabe, insiste sur l'ampleur du fléau arabe. "Voyez, dit-il, tous les pays que les Arabes ont conquis depuis des siècles les plus reculés : la civilisation en a disparu, ainsi que la population; le sol même parait avoir changé de nature. De nos jours, la Syrie est ruinée; l'Ifriquiya (Tunisie) et le Maghreb (Algérie et Maroc) souffrent encore des dévastations commises par les Arabes... Un pays possédé par les Arabes est un pays ruiné" (Ibn Khaldoun - Prolégomènes tome 1 - pp. 310-312 ).  D'autre part les Arabes hilâliens "furent, parmi les Berbères, a dit Gsell, les propagateurs de cet islamisme fataliste, qui tue l'énergie, méprise le travail et professe que la civilisation ne vaut pas les efforts qu'elle coûte" (Stéphane Gsell - Histoire de l'Afrique du Nord - Revue bleue - 21 28 décembre 1912 p. 28)

 La décadence de la vie économique s'accentue dans la Mitidja, comme dans le reste de l'Algérie, au cours des siècles suivants, le pays étant ravagé périodiquement par d'audacieux aventuriers, les Beni Ghania. Les massacres et les Razzias déciment les fellahs et entraînent de fréquentes famines.

 L'oppression turque qui pèse à partir du XVIe siècle sur l'Algérie, en particulier sur la régence d'Alger, n'a fait que paralyser une vie économique dont les tribus arabes avaient dès longtemps arrêté l'essor. (G. Marçais - Op. cit. p. 305)

 En résumé depuis l'invasion hilâlienne et les courses des Beni Ghanya, l'insécurité et les guerres intestines enlèvent aux fellahs la possibilité et le goût du travail; l'insalubrité d'un pays assauvagi perpétue les épidémies.

 Mais la fertilité relative de la Mitidja, quand l'homme ne la laisse pas inculte, se révèle si l'on examine, siècle après siècle, les documents contemporains:

  - IXe S. (876 - 889) - El Ya'cubi (Les Pays - traduit par Gaston Wiet 1937)

 " On parvient à la plaine de la Mitidja, dont les maîtres sont les descendants de Hasan ben Abi Talib, les Beni Mohammed ben Dja'far. C'est une vaste région, renfermant un certain nombre de villes et de forteresses, prospères et bien cultivées".

 

 - XIe S. El Bekri - Même tableau d'un pays fortuné dans le livre, daté de 1068 d'El Bekri, polygraphe andalou.

 "D'Achir ( première capitale des Zirides, Kabyles Sanhadja), à l'Est de Boghari, l'on se rend à El Mediya (Medea), ville importante et d'une haute antiquité: puis à Cazrouna (près de Blida ?), ville située sur une grande rivière dont les bords sont couverts de moulins et de jardins. Cet endroit qui porte aussi le nom de Mitidja (vraie prononciation est Mettija), est riche en pâturages et champs cultivés; il surpasse toutes les localités voisines par la quantité du lin que l'on y récolte et que l'on transporte dans les autres pays. On y remarque des sources d'eau vive et des moulins à eau. De là on se rend à la ville d'Ighzer ( petite rivière en berbère) - Boufarik ? -; puis à Djezaïr Beni Mezghanna ( les îles de la tribu des Mezghanna) maintenant Alger..."

 

- XIIe S. (1191)i - L'auteur inconnu de la compilation intitulée Istibçar (recueil de la société historique de Constantine - 1890) reproduit en partie EL Bekri : "Adjacente à cette ville (Djezaïr Beni Mezghanna = Alger), il y a une grande et vaste banlieue nommée Mitidja , qui est d'une grande fertilité et qui est remplie de bourgades et de tribus importantes".

 

- XIVe S. (Début) - Watwât (Menahidj el fiker ) : " Mitidja, aussi appelée Kazrouna, la rivière est bordée de moulins, de vergers, et de culture du lin".

 

- XVIe S. (Début) - Léon l'Africain, faisant un tableau de l'époque de Barberousse "fait capitaine d'Alger" armait et équipait des corsaires et écumeurs de mer, note simplement : " Les plaines qui environnent la cité d'Alger sont fort belles, spécialement une qu'on appelle Mettégia, produisant un grain bon en toute perfection".

 

- XVIIe S. (Début) - Haedo (Topographia : Historia general de Argel 1612 - Valladolid-)

" Passé ces montagnes, on trouve la grande, très belle, et très fertile plaine de la Mitidja que traverse, presque en son milieu une grande et belle rivière issue de montagnes plus éloignées. Sur cette rivière sont situés un grand nombre de moulins qui desservent tout Alger pendant toute l'année. Ces plaines sont occupées par de nombreux Turcs et renégats, et quelques Maures. Elles produisent beaucoup de froment, d'orge, des fèves, des pois chiches, des lentilles, des melons, des concombres, et toutes sortes de légumes. On y trouve beaucoup de poules, de pigeons, de vaches, de boeufs, de chameaux, de moutons, de brebis. Le pays produit beaucoup de miel, de beurre et de soie. On y tue beaucoup de perdrix, de tourterelles, de pigeons et de lièvres: mais n'y existe point de lapins ni de cerfs".

 

- XVIIIe S. ( 1724 ) - Laugier de Tassy  (Histoire du royaume d'Alger 1724) . Il fut commissaire de la Marine de Louis XV.

 " Du côté de l'Est ... il y a une belle plaine bien arrosée et très fertile... On la nomme la plaine du Mutijar, et en langue corrompue Mottigia ou Mottigie. ... Les terres de cette plaine rapportent deux fois l'an, et quelque fois trois, du froment, de l'orge, de l'avoine ou des légumes. Il y a seulement prés de la mer quelques endroits fertiles et quelques bois fort épais, où il y a beaucoup d'animaux venimeux".

 

- XVIIIe S. _ Shaw (Travel and observations 1738)  -" Le pays situé dans le voisinage des sources de Mériga est entrecoupé de montagnes escarpées et de vallées profondes qui sont d'un accès difficiles. Toutefois, on est amplement dédommagé des obstacles qu'elles offrent, pour la raison, qu'elles conduisent aux belles plaines de Mettidjiah, qui sont au Nord. Abulféda les appele Bledith-Kibéirah, c'est à dire le grand pays... Les habitants d'Alger y possèdent de jolies maisons de campagne et de belles fermes. Ce sont ces plaines qui approvisionnent presque exclusivement la capitale. On y recueille en abondance toute espèce de grains, du riz, des légumes, des fruits, du lin, du henné etc...".

 

- XVIIIe S. - Le botaniste Desfontaines (Fragments d'un voyage dans les régences de Tunis et d'Alger fait en 1783 à 1786). Il a visité la Mitidja en Mai 1784 : " La mitijah est une plaine très belle et très fertile ... l'on y récolte chaque année de riches moissons d'orge, de maïs et de froment... En été, l'air de la Mitijah est très insalubre à cause des eaux croupissantes qui s'y amassent pendant l'hiver et qui y forment des marécages. Lorsque les chaleurs ont fait évaporer les eaux, la fange et les plaines aquatiques qui y pourrissent, exhalent une odeur infecte et malsaine; ceux qui habitent la Mitijah sont exposés à des fièvres intermittentes très difficiles à guérir".

 

- XVIIIe S. ( 1789 ) - Venture de Paradis (Alger au XVIIIe Siècle - Revue africaine) note : " La superbe plaine de la Mitidja ... Il s'en faut malheureusement de beaucoup qu'elle soit toute cultivée; Elle est remplie de lacs et de terres en friche". Parlant de la rade d'Alger, Venture de Paradis ajoute : " Ce qu'il y a de plus dangereux, ce sont les mauvaises exhalaisons qui partent de la rivière de l'Harach et des étangs de la Mitidgé : depuis le mois de juillet jusqu'après les premières pluies d'automne, les vents de terre portent dans les bords, des fièvres qui mettent un équipage sur le cadre". ( Nous savons aujourd'hui que les anophèles nés dans les marécages côtiers peuvent voler jusqu'à un mille en mer et contaminer les marins des navires au mouillage)

 

 Dans la vase du Marais des Ouled Mendil a été déterré un souvenir de cette époque : des pièces de monnaie de bronze aux armes de Philippe V d'Espagne, que mirent à jour les travaux de défoncement du fond du Marais. Ces monnaies espagnoles avaient cours en Algérie au XVIIIe siècle.

 

 

- XIX S. ( 1830-1833 ) - Sidy Hamdan-Ben-Othman Khodja, fils de l'ancien secrétaire d'état (Makatagy) de la Régence d'Alger écrit ( Aperçu historique et statistique sur la Régence d'Alger , intitulé en arabe Le Miroir - 1833) :"  J'arrive donc à des détails moins importants, quoique des écrivains illustres aient voulu faire croire que la partie du littoral était la plus importante et la plus riche. Je démontrerai dans le chapitre suivant la fausseté de leur assertion..."

 Chapitre V. - (De la Mitidja et des moeurs et usages de ses habitants). " La Mitidja qui a un peu dérangé le cerveau de cet illustre écrivain ( Le Général Clauzel ), et qui lui a fait rêver que cette contrée était la terre promise ; la Mitidja, dont ce général a voulu former une île au milieu de ce vaste continent, et qui lui a inspiré tant d'autres projets chimériques, est un pays marécageux et malsain ; une plaine dont le sol ne vaut pas les autres terrains de la Régence, et où règne continuellement une fièvre intermittente avec laquelle vivent presque toujours les habitants, qui sont dèja acclimatés. L'illustre général et ses partisans sont donc entièrement dans l'erreur et je me vois obligé de contrarier leur système qui me parait impraticable.  On croit pouvoir assainir cette plaine, on s'imagine avoir découvert des aqueducs, tels que les Romains avaient l'usage d'en établir, et ses aqueducs déjà disposés pour dessécher les terres. Je dois déclarer , que possesseur de père en fils d'une assez grande partie de cette plaine, comme les familles Aboughandoura, Abouharawa, et Nasseph Khodja, il n'est nullement à ma connaissance qu'il y existe des aqueducs semblables à ceux des Romains. Moi-même je possède de ces espèces de canaux aux environs de mes fermes, et il serait plus simple de les appeler des égouts, puisqu'ils sont faits simplement pour assainir et servir d'écoulement aux eaux croupissantes et nuisibles à la santé et pour rendre les alentours des habitants supportables. Toutes les fois que l'on voudra faire des comparaisons à celles de quelques écrivains systématiques, qui mettent en parallèle un sol marécageux comme celui de la Mitidja avec celui de l'Amérique, on s'exposera à être contredit ; ne fallait-il pas mieux penser à certaines contrées de la Lombardie ou au sol malsain des environs de Rome, pour que la comparaison fût juste et présentable ?

 C'est donc consciencieusement que je dois démentir ce qui a été dit sur ces pays, quand même il devrait y avoir désenchantement pour certaines personnes qui espèrent des avantages si grands de la colonisation.

 ... Le blé de ce pays est inférieur à l'autre, d'une couleur noirâtre et contenant moins d'amidon que tout autre blé. On ne peut le conserver plus d'un an, car il est susceptible de se gâter, quand même la semence viendrait d'un autre lieu. Ce vice tient à l'air atmosphérique du pays ; les agriculteurs disent que cette couleur noirâtre provient de l'abondance de la rosée qui tombe sur le blé avant d'être formé (ce qui en terme agricole s'appelle niellé), chose que l'on ne voit pas dans tout le reste de la Régence. Je parle avec connaissance de cause car, comme je viens de le dire, je suis un des propriétaires de la Mitidja. Chaque année je sème dans cette plaine, pour mon compte, environ soixante charges de chameaux en froment, et cent à cent vingt charges d'orge".

 " Je visite chaque année cette plaine au printemps, je craindrais la fièvre en toute autre saison ; et même à cette époque, j'ai le soin de prendre avec moi l'eau de Cologne et d'autres préservatifs contre le mauvais air ; .... je fais aussi une provision

d'eau que j'apporte d'Alger pour ma boisson. Cette plaine est comme un marais pendant l'hiver ; pendant l'été et l'automne, la fièvre y séjourne continuellement, au point qu'il est fort difficile de s'en préserver. Je ne m'attache donc à cette plaine qu'à cause de sa proximité de la ville et parce qu'elle a des fermes et du bétail tout près d'Alger où je cultivais le coton, branche productive que les Arabes ne connaissent pas".  

 

- XIX S.  -  M. Wagner écrit : " Les Turcs et les Arabes ont fait de la Mitidja ce que les Espagnols ont fait des plaines de l'Andalousie (lors de la reconquista, les Espagnols ont dévasté les riches jardins de Séville aménagés par les Maures, et des marais ont envahi le pays ....(opinion contestée par le Pr G. Marçais :" Il faudrait d'abord prouver que la fertilité des plaines de l'Andalousie a subi une complète décadence du fait des Espagnols") ... on parle encore dans le pays d'un heureux temps où la Mitidja était peuplée et florissante". ( Moritz Wagner  Reisen in der Regenschaft Algier in den Jahren 1836,1837,1838 und 1841 -  Leipzig)

 

 Tous ces documents attestent la fertilité de la Mitidja, mais ils montrent aussi qu'avant l'arrivée des Français bien des terres restaient en friche, par suite de l'insécurité et de l'insalubrité. Famines et épidémies ravageaient la plaine.

 

 Le malheur des habitants ruinés et exterminés par les combats continuels, les déportations et les massacres, sont évoqués par une complainte populaire composée par Si Mohammed Ben-Dif-Allâh lors de l'envahissement et de l'incendie de la Mitidja par les Lieutenants d'Abd el Kader, en 1839 et rapportée par le général E. Daumas ( Moeurs et coutumes de l'Algérie, 1858 Paris) :

 Où es-tu belle Mitidja,

 Toi qu'on nommait la mère du pauvre?

 Où es-tu charmante Mitidja

 Toi la meilleure plaine?

 Et la Mitidja n'est plus qu'un champ de mort

 Qui attend le jour de la résurrection.

 La prospérité de la Mitidja est passée.

 Il n'y reste plus d'habitants ;

 Elle est devenue laide, couverte de pierres,

 On y voit plus que du marais.

 

PARTIE 3.

   Sous le Régime Français .....

 Dix huit jours après l'entrée des Français à Alger, c'est-à-dire le 23 Juillet 1830, une reconnaissance, dirigée par le Général de Bourmont , descendit pour la première fois du Sahel dans la plaine et traversa le Marais des Ouled Mendil. Elle poussa jusqu'à Blida, mais revint dès le lendemain au milieu de combats incessants.. Ce 24 Juillet, elle ne fit halte que vers onze heures du soir aux environs de Birtouta, près d'un puits entouré de figuiers, qui était probablement situé dans le Marais même des Ouled Mendil.

 

 Ce fut à ce bivouac que de Bourmont reçut, au milieu de la nuit, son brevet de Maréchal de France, que lui apportait un envoyé du Prince de Polignac, arrivé à Alger pendant son absence. Ce fut le 17 Novembre 1830 seulement que les troupes reparurent dans le Marais, et bivouaquèrent à Boufarik, sous une pluie torrentielle.

 

 

 Boufarik est le chef lieu naturel de la région des Ouled Mendil. C'était, en 1830, un simple "lieu dit" nu et désolé au milieu des marécages, sans aucune habitation. Une fois par semaine, s'y tenait un marché, fréquenté par les tribus d'alentour. Le lendemain du marché, le pays retombait dans sa solitude et son silence. Boufarik devint un gîte d'étape du corps expéditionnaire sur la route de Blida. Le Général Drouet d'Erlon en décida, en 1835, l'occupation permanente; Le 5 Mars l'enceinte d'un camp fut tracée. Bientôt des immigrants s'installèrent auprès de la redoute, construisirent des maisons, entreprirent des cultures malgré la fièvre et les incursions des Hadjoutes.

 Son histoire dramatique a été racontée par Tumelet  et brillamment résumée par E.F. Gautier.

 

 Le 21 Novembre 1851, un décret érigea Boufarik en Commune. Le Marais des Ouled Mendil était situé dans la partie septentrionale de la Commune.

 La même année 1851, le 15 Décembre, un nouveau décret créa, dans la commune de Boufarik, au 22e Kilomètre sur la route d'Alger à Blida, sur l'emplacement du"4e Blockhaus", le village de Birtouta, et, au carrefour de la route d'Alger à Blida et de Douéra à Boufarik, un hameau qui s'appela d'abord Ouled Mendil puis reçut et garda le nom de Quatre-Chemins.

 

 Le Marais des Ouled Mendil fait partie de la commune de Birtouta, créé par décret du 10 Août 1875, dont il occupe la partie Sud-Ouest. Il est distant de 1 Kilomètre 750 du village de Birtouta, de 1 Kilomètre 500 du hameau des Quatre-Chemins.

 

 "Partout où nous avons planté notre drapeau, c'est la résurrection, c'est le retour à la vie nourricière des terres laissées en friche depuis la nuit des temps."

 Maréchal Lyautey Paroles d'action 1927.  

 

 

  VI. LE MARAIS HOMICIDE

 

  L est curieux de voir que la plupart des livres de l'Histoire de l'Algérie sont remplis  de prouesses de la glorieuse Armée d'Afrique, et que bien peu mettent à sa place la vérité que plus tard Lyautey a proclamée : le principal obstacle qu'ont dû vaincre soldats et colons , c'est la maladie, le paludisme.

 Dès le mois d'Août 1830, les avant-postes que le corps expéditionnaire poussa sur le rivage marécageux d'Hussein-Dey, jusqu'à Maison-Carrée, où la Mitidja par le Thalweg de l'Oued Harrach, débouche sur la mer, furent frappés par le Paludisme, inconnu dans les collines du Sahel.

 

 Dès cette année 1830, le Général Clauzel, "comprenant le parti qui pouvait être tiré de la plaine de la Mitidja, voulut tenter une expérience qui servît aux futures colons" (Général Paul Azan  Conquêtes et Pacification de l'Algérie - 1931). L'emplacement choisi était situé dans la Mitidja, aux bas des pentes du Sahel, à 10 Kilomètres des Ouled Mendil;  "Ce fut la ferme expérimentale (ou ferme Modèle), qui inaugura la longue liste des victimes que devait faire la Mitidja avant de devenir saine et prospère".

 Les dépêches des Gouverneurs Généraux au ministre de la guerre ne tarissent pas en doléances au sujet de paludisme qui empeste Maison-Carrée, la ferme modèle et Boufarik.

 

 Les ravages du paludisme dans l'armée.

 

    1831 - Correspondance du Général Berthezène, Commandant en Chef

     8 Août 1831. Dépêche au ministre de la guerre. " L'état sanitaire de l'Armée empire tous les jours et devient véritablement effrayant"

      17 Août 1831. Du ministre de la guerre au Général Berthezène. " Vous me rendez compte que les postes de la Maison-Carrée et de la Ferme sont extrêmement malsains, mais que des considérations militaires vous forcent de continuer de les occuper malgré leur insalubrité, et que vous vous proposez de les faire relever tous les dix jours. Puisque vous regardez leur occupation comme absolument indispensable, il faut avoir soin de les faire relever plus souvent, tous les deux jours même si cela était nécessaire ..."

      23 Août 1831. Du Général Berthezène au Ministre ." La Maison-Carrée et la Ferme modèle sont toujours également dangereuses. Le bataillon de Zouaves qui occupe ces postes ... y souffre beaucoup .... et on a attiré mon attention particulière sur le caractère de malignité qu' affectent les fièvres dont il est atteint". 

      25 Septembre 1831. Les hommes du 15e et du 28e  qui ont passé cinq jours à la Ferme, et qui n'y sont point tombés malades, se trouvent atteints de la fièvre, dix jours après leur retour"

 " .... 14 à 15 000 malades, somme égale, sinon supérieure, à l'effectif des troupes d'occupation."

 

    1832 - Correspondance du Duc de Rovigo, Commandant en Chef.

 

    4 Janvier 1832. " Le retour de la belle saison et des chaleurs amènera probablement le retour de quelques maladies."

 

   30 Janvier 1832. " Je compte diminuer les maladies en faisant évacuer avant le moment de la saison dangereuse les postes reconnus malsains."

 

    15 Février 1832. " ...Lorsque les maladies viendront m'obliger d'évacuer la Maison-Carrée ..... Je suis décidé à évacuer la Ferme modèle aussitôt que les chaleurs commenceront. Les fièvres que l'on gagne à ce poste sont la terreur des troupes qui sont ici."

 

    19 Février 1832. " Votre Excellence n'ignore pas que plus de 18 000 hommes ont été évacués en 1830 et plus de 10 000 en 1831."

 

    30 Mars 1832. " La Ferme sera évacuée. Le 2e Bataillon de Zouaves la gardera par un poste qui sera renouvelé toutes les 24 heures pour éviter les fièvres qui y sont très pernicieuses."

 

    17 Juillet 1832. "... Le projet de Monsieur le Maréchal Clauzel d'établir 600 familles sur ses terres de la Ferme Modèle et de Maison-Carrée ... Je n'hésite pas à  prononcer le triste horoscope de ce projet du Maréchal Clauzel. Je vous prédis que s'il parvient, ce dont je doute, à établir ces 600 familles dans ces morbifiques localités, il n'y aura pas un être vivant à la fin d'octobre....Il faut fuir ces lieux infestés aussitôt que l'on a récolté leurs produits... Je ne mettrai pas un soldat dans ces funestes localités. D'abord, je crois que cela ferait éclater une révolte dans l'armée, tant l'opinion y est prononcée contre la Maison-Carrée et la Ferme Modèle, et cette répugnance me parait fondée.... Les deux bataillons qui occupent ces deux points sont en entier à l'Hôpital..."

 

    20 Juillet 1832. " Nos maladies continuent....Les deux bataillons qui ont occupé la Maison-Carrée et la Ferme Modèle y passeront à peu près tous ..."

 

    1834 - Rapport du Général Voirol, Commandant supérieur par Intérim

 

    6 Octobre 1834. ( A propos de maladies) "Une chose certaine et sur laquelle on ne saurait trop attirer l'attention du Gouvernement, c'est que les troupes de toute arme, sans excepter les officiers sont un peu découragées; cette expression me semble même très adoucie."

 

    1835 - Correspondance du Général Drouet d'Erlon, Gouverneur général

 

    10 Avril 1835. (Au Maréchal Clauzel) " Rien au monde ne mettra vos fermiers (de la Ferme Modèle) à l'abri de l'insalubrité du climat de la plaine, qui est pestilentiel.... l'expérience que nous avons faite les années précédentes prouve jusqu'à l'évidence que les Européens y périraient, si on les laissait après le mois de Mai..."

 

   1837 - Correspondance du Général Damrémont

 

    14 Août 1837. Au ministre de la Guerre . " J'appellerai d'Alger non pas le 11e de ligne, que le séjour de Boufarik et les fièvres qu'il a contractées ont mis hors de    disponibilité pour quelque temps ..."

 

    20 Août 1837 . " Le chiffre des malades continue à augmenter ... c'est à Boufarik surtout que la fièvre sévit avec violence. Il a fallu renforcer le 11e de ligne, qui était insuffisant pour le service, par 200 hommes de la légion étrangère et suspendre les travaux. Le chiffre de malades qui, le 11 au matin était de 2344, était le 17 au matin de 2421. Le nombre de morts dans cet intervalle était de 25."

 

 

 

     28 Août 1837. " Le nombre de malades qui, le 18 au matin, était de 2494, était, le 24 au matin de 2515. Il y avait eu 32 morts.... Le mois où nous entrons et le mois suivant sont ceux où les rechutes reviennent en plus grand nombre et où la mortalité est la plus grande."

 

     29 Août 1837. Du Ministre au Général Damrémont. "Il serait prudent de faire relever souvent les postes établis sur des points malsains." (C'est cette relève systématique des postes les plus exposés au paludisme qui a assuré, de la façon la plus complète, la contamination de la totalité du Corps d'occupation.)

 

 C. Trumelet écrit en 1837 :"La maladie sévit cruellement sur les troupes du camp de Bou-Farik; les effectifs se fondent sous ses coups et se réduisent avec une rapidité effrayante; les régiments nouveaux surtout, payent un large tribu au climat, à l'insalubrité de la Mitidja... nos jeunes soldats encombrent les ambulances et les hôpitaux, et ils y meurent sans gloire, tués par la fièvre, par la dysenterie et par la nostalgie Le 11e de Ligne, employé aux travaux de Bou-Farik depuis un an, a été fortement éprouvé. Son Colonel Monsieur de Vilmorin , veut un jour, passer la revue de son régiment; des ordres sont donnés pour qu'il ne soit  accordé à personne d'exemptions. Le régiment s'assemble, sa droite au pont de l'Ouest, devant le Camp d'Erlon. Mais, de ce corps, si beau, si fièrement militaire il y a deux ans, lors de son arrivée en Afrique, il ne reste plus que des tronçons, des débris; les compagnies n'ont plus que des lambeaux de cades, quelques hommes seulement, les forts, et encore sont-ils minés par la fièvre et la dysenterie. de la compagnie qui tenait le poste de Haouch-ech-Chaouch, il ne se présente que le fourrier, un caporal et un tambour. "Pauvre régiment ! " s'écrie tristement son colonel en se frappant le front. Et l'on put voir une larme rouler dans les yeux de ce vieux chef, qui semblait redemander, désespéré ses soldats à la mort ...".

 

 

 

  Les ravages du paludisme chez les colons.

 

 

 Nous nous contenterons de citer quelques chiffres et d'invoquer quelques témoignages:

 - Colonel Tumelet, qui vécut à Boufarik l'époque héroïque (Commissaire civil de Boufarik 1841-1842)

 - C. de Feuillide, déporté politique de 1852.

 - E.F. Gautier

 

 Voici les précisions qu'ont fournies les registres obituaires de la population civile de Boufarik. Derrière la silhouette ingrate de ces chiffres apparaît le drame de la fièvre.

 

 

 En 1831, Berthezène assure que l'insalubrité de la Mitidja "rend son séjour mortel pour les Européens".

 "En 1842, écrit Tumelet, Boufarik était la localité la plus mortelle de l'Algérie. Les visages des rares habitants étaient verts et bouffis. Bien que la paroisse eût changé de prêtes trois fois en un an, l'église était fermée; le juge de paix était mort; tout le personnel de l'administration civile et militaire avait dû être renouvelé et le chef du district, resté seul debout, avait été investi de toutes les fonctions par le décès ou la maladie de tous les titulaires".

 

 Dans  les hôpitaux de la Mitidja :

 

  - A Blida, sur un chiffre total de 10844 journées, 9455 pour les fiévreux.

  - A Boufarik, sur un chiffre total de 9183 journées, 7391 pour les fiévreux.

 Dans l'Hôpital de Cherchel, pays de collines sur le bord de la mer, moins paludéen :

  - Sur un total de 4347 journées, 1317 pour les fiévreux.

 Et C. Trumelet affirme : "La besogne qui prenait le plus de temps, à Toussenel (commissaire civil à Boufarik en 1841-1842), c'était l'acte de décès".

 

 Bien plus tard, en 1856, C. de Feuillide écrit encore : "Le long de l'Harrach, là-bas du côté de Baba-Ali ( à quelques kilomètres des Ouled Mendil ), j'ai pu voir des résidus de familles dont les enfants et les chefs avaient été enlevés un à un par les fièvres paludéennes; ... là où par miracle il était resté un père, un héritier, un colon, un obstiné résolu, âme d'acier, volonté de fer, corps de bronze, une vraie trempe de pionnier américain, il n'y avait plus eu, peu à peu, qu'un squelette jauni, parcheminé, jetant annuellement, dans la tombe qu'il creuse, jusqu'à son dernier cheveu, jusqu'à son dernier lambeau de chair... il y a là telles fermes, telles habitations, qui ont changé 5, 6 fois de colons, dont les tombes sont par là, quelque part, sous les broussailles, attendant leurs successeurs, qui ne tardent guère...".

 L'épopée de la Mitidja justifie le lyrisme de Tumelet, qui adjure les Algériens "de ne pas oublier que cette luxuriante végétation qui leur donne ses fruits et qui leur prête son ombre, émerge d'un charnier, et que la terre qu'ils foulent, recouvre les débris humains, les ossements d'une génération morte à la peine, ou décimée par la fièvre et par le feu de l'ennemi".

 En 1858, le rapport du nombre des fiévreux (1311 malades) comparé à la population journalière moyenne des hôpitaux (1837 malades), pour la province d'Alger, est de 71,37%.

 En 1878, Playfair écrit " La Mitidja est une vaste plaine fertile, de 62 Milles de longueur et de 14 Milles de largeur.... Boufarik était, au moment de l'arrivée des Français, un marécage pestilentiel occupé surtout par des animaux sauvages....  

 Encore en 1863, un écrivain anglais, dont les observations sont toujours pertinentes, s'exprime ainsi : Il n'est pas dans toute l'Algérie un seul établissement français qui évoque un pareil souvenir de mort. Nulle part dans ce pays la colonisation n'a payé sa victoire du même prix énorme. La fièvre intermittente ou la fièvre maligne enlevait à la fois les vieux et les jeunes. Sous le chaud soleil d'automne, les exhalations du sol marécageux produisent un poison violent auquel succombent même les plus forts".

 

 Les pessimistes : "abandonnons la plaine fiévreuse"

 

 Quelques citations :

 En 1830, le Général Berthezène : La Mitidja n'est qu'un immense cloaque; elle sera le tombeau de tous ceux qui oseront l'exploiter. Aucun établissement n'est possible en dehors du Sahel".

 

 En 1837, Le Général Bernard, Ministre de la guerre poussé à bout dans un Conseil :

" L'Algérie n'est qu'un rocher stérile dans lequel il faut tout apporter, excepté l'air : encore y est-il mauvais".( Malaria = mauvais air est le synonyme en italien de paludisme)

 

 En 1841, Le Général Duvivier : " Les troupes, depuis onze ans, ont subi de rudes épreuves liées à l'insalubrité des positions où on les a jetées. Les cimetières sont là pour le dire. Jusqu'à présent, ils sont les seules colonies toujours croissantes que l'Algérie présente....Il ne faut nullement espérer assainir la Mitidja et tant d'autres plaines. C'est courir après une illusion. On améliorera un peu, voilà tout.... et la vie de combien d'hommes cela coûtera-t-il !

 Au delà du retranchement (fossé avec blockhaus projeté autour du Sahel) est l'infecte et désolée Mitidja. Nous la laisserons aux chacals, aux courses des bandits arabes, et en domaine à la mort sans gloire.... La Mitidja et tant d'autres, sont des foyers de maladies et de mort. Les assainir ?...On n'y parviendra jamais....".

 

 Encore en 1842 Le Général Duvivier dans une autre publication qui, lorsqu'il parle de la MItidja, dit presque toujours :"la fétide Mitidja" et évoque " cette moisson funéraire des maladies qui suit toujours en ce pays le fauchage des foins, l'ouverture de nouvelles terres ...."

 Cette assimilation de travaux de la terre à des travaux funéraires rappelle la fin du Second Faust. Lorsque le Docteur Faust couronne son oeuvre de souverain bienfaiteur en desséchant un marais méphitique, grâce à un grand canal de drainage, Méphistophélès vient réclamer le prix du pacte, et le fait précipiter par ses lémures dans le fossé ouvert. Méphistophélès se livre alors à un jeu de mots affreux, que l'on peut traduire littéralement en français :" On parle, à ce que j'ai appris, non d'un fossé, mais d'une fosse".

 

 En 1853, Le Général Charon écrit: " Il n'y a pas d'accroissement naturel dans la population européenne transportée en Afrique. L'expérience prouve malheureusement que le climat dévore encore aujourd'hui plus qu'il ne produit".

 

 Le Desséchement des marais.

 

 Les premiers travaux importants commencèrent en 1833. C'est surtout le Général Voirol qui leur donna une forte impulsion en 1834. De grands efforts furent faits, d'abord par le génie militaire, puis par les Ponts et Chaussées. Les grands fossés qu'ils creusèrent selon un plan bien établi, de 1833 à 1850, drainent, à l'Ouest vers le Mazafran, à l'Est vers l'Harrach, les eaux stagnantes de Boufarik, à qui les collines du Sahel ferment toute issue au Nord vers la Mer. Ce sont les seules voies d'évacuation des eaux en excès de la région. A cause des faibles pentes de la plaine, la tâche était difficile. Le mythe du combat d'Héraclès contre l'Hydre du lac de Lerne symbolise a-t-on dit, les difficultés de l'assainissement d'un pays par le desséchement du marais qui l'infecte. Quand le héros avait tranché l'une des têtes de l'Hydre, une autre renaissait à côté. Tel un marécage, qui se forme à mesure qu'on l'assèche. A Boufarik, de nombreux et profonds canaux de drainage nécessitèrent de longs efforts. Tumelet raconte qu'en 1837, "Dans l'enceinte même de Boufarik, un colon qui allait chez son boulanger ou son boucher courait le risque de s'envaser dans quelque marécage ou fondrière". " En 1840, les eaux inondaient encore plus de 20 hectares dans l'enceinte même de Boufarik". 

 

 En 1842, Trumelet écrit: " Après la guerre avec le fusil, ce sera douze années de lutte avec le sol, et cette seconde période sera plus meurtrière encore que la première...". " Terrassés par la maladie, tremblant de la fièvre sur une dure paillasse jetée en travers d'un gourbi ouvert à tous les vents, ces héros lutteront et ne céderont point; la mort seule sera plus forte qu'eux. La terre, leur mère, qui leur sera marâtre, les tuera; comme Saturne, elle dévorera ses enfants".

 Le réseau de drains creusés par le génie militaire et les Ponts et Chaussées, sur toute la basse Mitidja, est l'instrument primordial de l'assainissement de la plaine. Trumelet rend à ces travaux un juste hommage quand il écrit, faisant allusion, dans une image hardie, aux verdoyantes plantations qui ont remplacé le marécage autour de Boufarik: " Boufarik émeraude pêchée dans la vase".

 

 

  La Quinine.

 

  Cette statue fut élevée à la mémoire des deux chimistes. Elle fut située à l'angle du Bd St Michel et la rue Denfert-Rochereau à Paris. Les Allemands en 1942 l'ont enlevée pour fondre des canons....

 

 Dix ans avant le débarquement des Français à Sidi-Ferruch, deux chimistes français, Pelletier et Caventou, isolaient l'alcaloïde du quinquina, la Quinine, rendant ainsi le traitement du paludisme plus facile et plus précis qu'avec la poudre de l'écorce de Calisaya.

 

 

 Mais les médecins tâtonnèrent plusieurs années dans l'emploi de la quinine; ils n'osaient donner que de faibles doses. Un progrès très décisif est réalisé en 1834, à Bône, par le Docteur F.C. Maillot. Il montre d'abord que pour avoir de bons résultats, des résultats surprenants, il faut employer la quinine à haute dose. Il porte la dose de 16 grains (0.86 gr) à 24 grains (1.30 gr). Maillot rendit encore un grand service, avant lui, on croyait que le paludisme ne revêtait que des formes intermittentes. Il montra que " les fièvres continues de l'Algérie (que l'on prenait pour des fièvres typhoïdes et traitait en conséquence) relèvent presque toutes du paludisme, et deviennent généralement intermittentes ou rémittentes, dès les premiers jours sous l'action de la quinine"..... "Ainsi la nature des médicaments permet de reconnaître celle des maladies".

 

 

 Il est hors de doute que le rôle bienfaisant de la quinine a été primordial dans l'assainissement de la plaine. D'après Tumelet :" A Boufarik, pendant longtemps, le sulfate de quinine liquide se débita dans les cantines sous le titre de consommation".

 L'importance de la quinine dans la colonisation de l'Algérie fut brièvement et fortement formulée le Docteur Eugène Battarel, médecin des hôpitaux d'Alger qui, en 1895, proposa de compléter la fameuse devise du Maréchal Bugeaud : "Ense et arato" , par la formule " Ense, arato et quina" (par l'épée, la charrue et la quinine).

 La formule fut même trouvée si bonne qu'une marque de fabrique commerciale étrangère s'en empara, sans en nommer l'auteur.

 

 

  L'insuffisance de l'assainissement empirique

 

 Les anciens savaient déjà que le desséchement des marais est suivi d'une diminution du paludisme endémique. Mais l'ignorance de la cause du mal et de son mode propagation exclut toute possibilité d'une prophylaxie rationnelle. On disait que " les fièvres sont dues aux miasmes  délétères, des émanations telluriques que l'on reçoit par absorption". " La vapeur d'eau de mer se mêlant, en certaines proportions, sur les côtes algériennes, à la vapeur d'eau douce, produit des exhalaisons mortelles pour les habitants". Aujourd'hui encore en 1950, bien des personnes croient à l'action fébrigène des "remuements de terre".

 D'autre part, le traitement quinique institué par Maillot suffisait, quand il était appliqué à temps, à sauver les malades déjà atteints, mais il n'empêchait l'éclosion de nouveaux cas.

 

 L'assainissement progressait, mais beaucoup de pionniers succombaient à la tâche. Onésime Reclus écrit en 1877: " La race dernière venue ...ne dompta la terre elle même qu'obscurément, à la longue, en couchant sous la racine des herbes des générations de colons morts avant d'avoir porté tous les fruits de la vie". Trumelet est hanté encore en 1887 par le souvenir des hécatombes dues à la mort "jaune" des pionniers qui ont asséché le marais. Il évoque "les cadavres de plusieurs générations de soldats et de colons que Boufarik a eus pour engrais, guano humain...". Ailleurs, il dit de Boufarik : " C'est une victoire remportée par le sulfate de quinine. Pour ne point assombrir le tableau, nous ne compterons pas les morts du vainqueur". Il parle de ce duel incessant avec un ennemi invisible, c'est à dire avec le sol empoisonné des régions.... dont nous faisons, à coup de cadavres, de magnifiques colonies...". Il pressent que si l'assainissement est lent, incomplet et dangereux pour les exécutants, c'est parce que l'on ignore les causes du mal. C'est ce qu'avaient dit, parlant des pestes antiques, Thucydide: " Les médecins n'empêchèrent pas le mal, car, dès le début, ils le traitaient sans le connaître".- et Lucrèce: " La médecine hésitait en un muet tremblement". 

 

 

  Enfin Laveran vint . . .

 

 

  O God, reveal thro'all this thing obscure, the unseen, small, but million-murdering cause. (Dr Ronald Ross).  ( O Dieu révèle-nous la cause invisible, minuscule qui est la cause de million de morts)

 

 En 1880, Alphonse Laveran découvre, à Constantine, l'agent causal du paludisme : un microbe ; - et, en 1884, il en dénonce l'agent vecteur : un moustique.

 

  Il rapporte ainsi qu'il suit, l'histoire de sa découverte du microbe du paludisme :

 " Mes premières recherches remontent à 1878; j'étais à ce moment chargé d'un service à l'Hôpital de Bône et un grand nombre de mes malades étaient atteints de fièvres palustres. J'eus l'occasion de faire l'autopsie de plusieurs sujets morts de fièvre pernicieuse et d'étudier la mélanémie observée mais qui n'était pas considérée comme une altération constante du paludisme ni comme une altération spéciale à cette maladie. Je fus frappé des caractères singuliers des granulations du pigment noir, surtout dans le foie et dans les vaisseaux cérébraux, et je cherchai à poursuivre, dans le sang des malades atteints de fièvre palustre, l'étude de la formation du pigment. Je trouvai dans le sang des leucocytes, chargés de pigment , déjà vus par d'autres observateurs, mais, à côté des leucocytes mélanifères, des corps sphériques,de volume variable, pigmentés,doués de mouvements amiboïdes et des corps en croissant, pigmentés, attirèrent mon attention; je supposai dès lors qu'il s'agissait de parasites.

 En 1880, à l'hôpital militaire de Constantine, je découvris sur les bords de corps sphériques pigmentés, dans le sang d'un malade atteint du paludisme, des éléments filiformes ressemblant à des flagelles, qui s'agitaient avec une grande vivacité, en déplaçant les hématies voisines; dès lors je n'eus plus de doutes sur la nature parasitaire des éléments que j'avais trouvés dans le sang palustre."

 "...Des recherches ultérieures me montrèrent que lorsque l'on se plaçait dans de bonnes conditions (pendant les accès et avant l'emploi de la quinine), on trouvait toujours ces éléments parasitaires dans le sang des palustres et qu'on ne les trouvait jamais chez les autres malades; j'arrivai ainsi à la conviction qu'il s'agissait bien du parasite du paludisme.

 " En 1882, j'allai en Italie pour rechercher, dans le sang des palustres de la Campagne romaine, le parasite que j'avais vu dans le sang des palustres d"Algérie, j'eus la satisfaction de l'y trouver".

 

 La découverte de Laveran ne fut comprise et reconnue qu'après de longues années de lutte, car l'animalcule auquel il attribuait le paludisme était très différent des microbes connus en 1880. Enfin, grâce surtout aux zoologistes, la vérité triompha.

 

 Laveran a raconté comment, après avoir découvert le microbe du paludisme, il fut amené à supposer qu'il était propagé par les moustiques :

 " Après avoir tenté vainement de déceler le parasite dans l'air ou dans l'eau des localités palustres et de le cultiver dans les milieux les plus variés, je suis arrivé à la conviction que le microbe se trouvait, en dehors du corps de l'homme, à l'état parasitaire et très probablement de parasite du moustique. J'ai émis cette opinion, dès 1884, dans mon traité des fièvres palustres et j'y suis revenu à plusieurs reprises.".

 

 En 1897-98, Ronald Ross, guidé par les inductions de Laveran, émises en 1884, comme il le reconnaît loyalement, et par une hypothèse du même ordre, faite en 1894 par Patrick Manson, démontre, aux Indes, ce rôle néfaste des moustiques dans la propagation du paludisme.

 Première expérience encourageante, le 20 Août 1897, à Secunderabad (Inde méridionale), sur deux "moustiques aux ailes tachetées" (anophèles) ayant sucé le sang de paludéens, tandis que les essais portant sur des "moustiques gris" restaient infructueux.

 Interruption brusque du travail, R. Ross étant muté pour Calcutta, où il y a très peu de paludisme. Démonstration définitive le 20 Mars 1898, à Calcutta, sur des moustiques gris (culex) ayant sucé le sang de passereaux infectés de paludisme aviaire à Plasmodium relictum. Heureuse conséquence d'une brutale mutation militaire, contre laquelle R. Ross avait protesté avec autant d'insuccès que de vivacité. S'il était resté à Secunderabad, où ses expériences portaient sur le paludisme de l'homme, il n'aurait peut être pas, ou du moins, pas si tôt, réalisé sa découverte de la transmission du Plasmodium par les moustiques, - découverte qu'il acheva en quelques jours à Calcutta, en opérant sur le paludisme des oiseaux. Car les moustiques dont il s'est servi, dans les deux séries de recherche, étaient presque tous des moustiques gris (culex), qui transmettent le paludisme aviaire mais non le paludisme humain. Nous avons donné le nom de loi de Grassi au fait qu'il a mis en lumière : "Pas de paludisme sans anophélisme". Mais il peut y avoir anophélisme sans paludisme, ce qui a était démontré en 1901 pour la première fois par G.H.F. Nutall en Grande-Bretagne et par nous en France. ( à Paris au Bois de Boulogne !)

 Les découvertes de Laveran et de Ross ont un caractère commun : c'est d'être surtout le fruit d'un labeur opiniâtre, d'une persévérance  obstinée : labor improbus..

 Désormais, l'horizon est clair; pour abattre le paludisme, on ne poursuivra plus un fantôme, à tâtons dans la nuit. L'ennemi n'est pas un effluve indéfinissable, insaisissable. C'et un microbe appartenant au règne animal, le Plasmodium ; son complice est un insecte amphibie dont la larve vit dans l'eau, l'adulte dans l'air : le moustique anophèle. On sait, depuis R. Ross, comment le Plasmodium vit en parasite alternativement dans les globules rouges du sang d'un homme et dans l'organisme de l'anophèle qui a sucé le sang de cet homme. On scrute les détails de la biologie du microbe et de l'insecte. Connaissant les causes du mal, on peut espérer les couper dans leurs racines, les extirper.

 

 Mais les conséquences de l'oeuvre de Laveran dépassent le cadre du Paludisme.Par sa découverte et les travaux qui en découlèrent, Laveran est le créateur d'une science nouvelle : La Protozoologie Médicale : science des maladies infectieuses de l'homme et des animaux causées non point par des bactéries, mais par des animalcules, les Protozoaires, et qui présentent souvent le second caractère d'être transmises par des Arthropodes. Ces maladies : paludiisme, trypanoso-miasmes, leishmanioses, piroplasmoses etc.... sont surtout répandues dans les zones torrides. Elles en interdisaient l'accès aux hommes de race blanche. Eprouvant gravement les ressources vitales des populations autochtones, elles les maintenaient dans un état de civilisation attardée. La médecine des pays chauds, rénovée à la suite de la découverte de Laveran, née sur la terre algérienne, a permis à la fois la mise en valeur, par les Européens, des riches contrées tropicales et le relèvement des aborigènes, qui en sont les premiers bénéficiaires.

 

 Lorsque l'on considère l'oeuvre de Laveran, on pense à ce que le vieil Homère disait au médecin, il y a plus de 3000 ans : " Un médecin vaut à lui seul autant que beaucoup d'hommes ".  En grec dans le texte :

 

FIN  DE  LA  PARTIE 3.

 

Le soleil, la mer & le feu

de Rémy Carrière-Monjeon,

Extraits de son livre éditè par EDILIVRE PARIS.

 Rémy carrière-Monjeon a vécu à Baraki et a écrit un ouvrage sur l'Algérie , Le soleil, la mer et le feu. Il nous a autorisé à publier quelques extraits de son livre dédié à BARAKI. 

BARAKI, L’EMMENAGEMENT EN 1954

 Mes parents avaient acheté un terrain de mille mètres carrés payé cinq cents mille francs anciens, cité Récazin à Baraki en vue d’y habiter. Papa avait connu Baraki par l’intermédiaire d’un de ses ses copains qui y demeurait. Beaucoup de ses amis avaient également un petit pied à terre là pour y passer les fins de semaine. C’était probablement en discutant entre eux qu’il avait choisi cet endroit.                                                                        

 Baraki était un village situé entre Maison-Carrée et Sidi-Moussa, sur la route départementale cent quinze, encore peu habité et dont tout restait à faire. En arrivant, nous passions devant le café Jover, puis devant une épicerie tenue par une dame nous fournissant en caramels que nous apprécions beaucoup. Des caramels marron, de grande taille, enveloppés dans un papier brillant et transparent.                                                          

 Sur notre droite se trouvait le cinéma Wils, un peu plus loin le stade de football au terrain de terre battue, dont les seuls équipements consistaient en deux cages de goal à chaque extrémité.                                                                             

 Ensuite, un petit bureau de poste et une épicerie tenue par Monsieur Inni. C’était une boutique dénudée, dont les murs laissaient apparaître le ciment brut, avec quelques marchandises rangées sur des étagères. Pour toute décoration, des cercles de carton, ornés de la tête si familière de la Vache qui rit, étaient accrochés sur une longue ficelle longeant un des murs.  Plus tard cette boutique avait été reprise par des mozabites, les rois de l’épicerie, tout avait alors changé, les étagères croulaient de provisions.

 La vieille école qui comptait deux classes se trouvait un peu plus loin, face à la chapelle en bois où je me rendais pour le catéchisme. Nous faisions également nos courses chez Monsieur et Madame Vinci, une petite épicerie, la plus proche de notre lieu d'habitation.

 Vers le centre, que nous appelions la place, beaucoup plus de commerçants étaient regroupés. La librairie-papeterie Robotti, une boulangerie, une épicerie, une graineterie, une boucherie, une pharmacie, une boutique de radio et électroménager (ou j’ai commencé à travailler), et deux cafés.  Le café Pilon et le café Salva dont le fils tenait le cabinet d’assurances tout proche. La boucherie où j’allais parfois le dimanche acheter un gigot que maman cuisinait en y ajoutant copieusement de l’ail. Et encore d’autres boutiques dont la mémoire me fait défaut.  La nouvelle école se trouvait en face de la place ombragée où il y avait jadis bal le samedi soir avant les évènements.                 

 Coté Sidi-Moussa, était située la ferme des grands-parents de mon ami Hervé Anbrossi, Monsieur et Madame Bardier, et la station service Shell  tenue par Monsieur Bonifacio. Le cabinet de notre médecin, le seul du village le docteur Bertrand, était situé un peu à l’écart du centre. Le docteur avait recruté comme assistant un copain de classe à qui il avait enseigné l’art de nous faire les piqûres sans douleur. Ayant souffert d’un zona, le médecin m’avait prescrit une série de piqûres, et s’était lui, Bouzacarhias qui avait été chargé de cette tâche qu’il avait accomplie parfaitement.                                                         

 Lorsque nous appelions le médecin à domicile, nous guettions son arrivée. Au son de sa Dyna Panhard décapotable, nous savions qu’il arrivait. Dès son entrée dans la salle à manger, il trouvait sur la table, une cuvette remplie d’eau chaude, du savon et une serviette. Après s’être lavé consciencieusement les mains, il commençait sa consultation. En rédigeant son ordonnance, il nous informait de la nature du mal du patient et prenait congé après avoir était réglé de sa visite par maman.                           

 Les consultations étaient rares car nous faisions appel au médecin uniquement lorsque notre état de santé était sérieux, il venait donc à domicile la plus part du temps.

Vers Sidi-Moussa, les cultures d’artichauts nous menaient à la cité Raphanel, alors qu'en direction de Maison-Carrée, les rangs de vigne à perte de vue traversaient le bourg de Ben Ghazi pour finir à Maison-Carrée. Le café Jover se trouvait tout près du camp d’aviation militaire et de la route menant vers le Gué de Constantine et Kouba. C’était au gué de Constantine qu’habitait mon ami Hervé Anbrossi. Petit village, situé sur la ligne ferroviaire de Maison Carrée à Blida. Il comprenait une très importante zone industrielle. Industries du papier, usines métallurgiques, laboratoire pharmaceutique etc.                                                

 Après le Gué de Constantine, cette route nous emmenait vers Kouba, Le Ruisseau et Alger. Lorsque mes parents avaient acheté leur terrain, nous allions à Baraki chaque fin de semaine. Souvent c’était papa, Martin et moi qui partions avec notre Peugeot 201. Nous travaillions à la construction d’une maisonnette en bois, en vue d’avoir notre habitation provisoire en attendant la future construction en dur.                 

Après avoir travaillé toute la journée, nous couchions sous deux panneaux de bois posés en forme de toit sur le sol. Parfois les nuits étaient plus que fraîches. Enfin lorsque les fondations de notre future maison furent creusées à la pioche, et la dalle de ciment coulée après des innombrables gâchées de mortier remuées à la pelle, notre installation avançait plus rapidement.

 Les matins d’hiver, parfois nous trouvions de la gelée blanche au levé du jour, mais ensuite vers dix heures nous pouvions profiter d’une belle journée ensoleillée et douce.  Après avoir emménagé, en mai ou juin mil neuf cent cinquante quatre, notre priorité fut de creuser un puits afin d’avoir notre eau pour l’alimentation et le jardin. Comme il n’y avait pas de puits à la ronde papa avait demandé l’avis d’un de ses amis. Il était venu avec une baguette de coudrier pour déterminer l’endroit le plus propice en vu d’avoir de l’eau en quantité suffisante. Après des essais infructueux avec la baguette et mûre réflexion, ils avaient pris pour repère les plus gros peupliers, en amont et en aval du futur puits. Nous avions ainsi pu déterminer le point le plus judicieux à creuser.

Ce qui fut fait avec succès mais après un long et harassant travail.

 Papa creusait, maman et moi étions chargés de remonter les seaux de boue en tirant sur une corde rendue glissante par les incessants allers et retours au fond du trou vaseux. Nous étions arrivés à six mètres de profondeur et c’était suffisant.   Le niveau d’eau se maintenait à hauteur satisfaisante. Ensuite il avait fallu cimenter le tour pour

retenir la terre et notre puits était enfin achevé.

  Nos voisins algériens venaient chercher de l’eau que nous leur donnions toujours de bon cœur. Ils nous en remerciaient lorsqu’ils célébraient une fête par de délicieux gâteaux orientaux faits maison.

Peu après avec toujours cet esprit de pionniers qui nous habitait, papa avait décidé de planter des arbres fruitiers.                          

Après avoir défoncé le terrain à la pioche, et éliminé le chien dent, nous avions un beau jardin potager agrémenté de beaux arbres fruitiers. Maman s’occupait des fleurs quelle avait planté devant la maison. Les belles de nuit jaunes et violettes nous offraient leur beau spectacle le soir arrivé. Les géraniums rouges et blancs étaient en pleine terre toute l’année grâce au climat dont nous bénéficions, les gueules de loup multicolores étaient mes préférées.

 Un beau matin un ami algérien de papa était venu nous chercher avec sa belle Frégate Renault et nous étions partis pour Saoula ou il possédait une grande propriété. Il était pépiniériste.

 Nous étions revenus avec une camionnette chargée de jeunes arbres dont les racines étaient entourées de terre maintenue par de la paille. Sur chaque arbre était attaché une étiquette de bois peinte en jaune sur laquelle étaient inscrit le nom et la variété en latin.   

 Les trous étant déjà creusés, nous les avions planté dans la journée. Puis suivit une longue période pendant laquelle je devais chaque jour tirer l’eau du puits et en verser un seau au pied de chaque arbre. Nous puisions l’eau à l’aide d’un seau attaché à une corde, puis l’installation s’améliora. Une poulie nous facilitait la tâche, avant de faire place à une pompe Japy. Je connaissais tous les arbres par cœur, oranger, mandarinier, clémentinier, citronnier, poirier, néflier. Nous n’avions pas planté de figuier du fait de l’ampleur que prennent les racines.  Elles risquaient de causer des dégâts aux constructions.

Un grand poulailler se dressait au fond du terrain. Il abritait toutes sortes de volatiles y compris des pintades.                          

Sur le toit un pigeonnier réunissait une vingtaine de pigeons que papa faisait manger dans sa main. Un mâle tout blanc, qu’il appelait Caïd était pratiquement apprivoisé et

se posait sur son épaule dès qu'il l'apercevait.

 Près du poulailler, nous avions créé un terrain de volley-ball. Il nous avait procuré bien des loisirs pendant longtemps. Par la suite, papa ayant eu besoin de cet emplacement, nous avions été contraints de changer de sport. Heureusement il y avait la bicyclette!  

 

 LA FEE ELECTRICITE

 

 L’électricité n’étant pas encore installée dans notre village, nous étions équipés dans la salle à manger d’une lampe à gaz munie d’un manchon. L’éclairage était satisfaisant avec cet équipement, dans les autres pièces par contre, les lampes à pétrole ne donnaient qu’une faible lumière et répandaient une désagréable odeur. Les verres de lampe étaient si fragiles, qu’il fallait souvent en acheter chez l’épicier. Il nous les servait avec précaution, enveloppés dans un fin papier de soie beige. J’avais souvent fait l’aller retour en vélo le soir pour aller en chercher.

Pour aller à l’école je n’empruntais pas mon vélo, je m’y rendais à pied et comme je rencontrais des copains en chemin, c’était bien plus sympathique. Nous pouvions bavarder sans retenue et le chemin semblait très court.

 C’est en effectuant ce trajet, que j’avais observé les ouvriers de la société Trindel. Ils travaillaient à l’installation de poteaux électriques en ciment. Leurs camions des G.M.C. issus probablement des surplus américains, transportaient toute sorte de matériaux. Du ciment, des câbles électriques etc. Ils étaient équipés sur la partie avant d’un gros treuil utilisé par les installateurs pour relever les pylônes, puis les placer dans leur position verticale définitive. Lorsqu’ils étaient mis en place, un entourage de ciment à leur base était confectionné. En passant devant, nous avions inscris nos noms dans le ciment frais à l’aide d’un bâtonnet. Quelle fierté par la suite de voir que ces marques étaient indélébiles !

  C’était avec impatience que j’attendais le jour de la mise en service de l’électricité, pour écouter des disques sur mon électrophone Teppaz. Enfin ce jour tant attendu arriva.                                      

 Au crépuscule toute notre petite famille avait pris place sur des chaises dans la cour. Ma grand-mère maternelle bien installée sur son siège, son éventail oriental à portée de main, avait ouvert sa boite de tabac à priser pour en prendre une petite quantité et la porter à ses narines. Ensuite elle avait sorti de sa poche un mouchoir à carreaux violets et blancs d’une propreté exemplaire et s’essuyait délicatement le nez.   

 Mes tantes, oncles cousins, cousines étaient venus spécialement pour assister à ce spectacle.  Nous étions impatients car la nuit s'était maintenant installée.

Il faisait alors très sombre, quand soudain tout le village s’illumina. Les lampadaires des rues en premier, puis les maisons une à une s'éclairaient comme dans un dessin animé, au ravissement de leurs habitants.                                                     

 Baraki brillait de tous ses feux pour la première fois et cette lumière fut saluée par des applaudissements nourris dans tout le village.

 Après cette agréable émotion, et pour clôturer cette mémorable soirée, nous nous étions réunis autour d’une bonne table, dans la bonne humeur comme nous savions si bien le faire. Le lendemain tout le monde était étonné d’avoir vécu avec si peu de luminosité le soir. Une journée après, habitués à cette belle lumière, nous n’aurions pas voulu revenir en arrière pour tout l’or du monde.

 J’utilisais sans cesse le tourne-disque Teppaz que m’avaient offert Geneviève et Martin, Les disques de Bill Haley, Elvis Presley, Little Richard, Paul Anka, Dalida, Dario Moréno, tournaient à n’en plus finir ! Les Compagnons de la chanson que j’aimais beaucoup étaient aussi de la fête. Le temps perdu avait été vite rattrapé dans ce domaine.

Fin de l'extrait